Partagez | 
 

 Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : 1, 2, 3  Suivant
AuteurMessage
avatar
Royaume du bout de l'océan
Messages : 815
Date d'inscription : 04/10/2014

Message#Sujet: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 3 Juin - 21:29

Voilà, le premier chapitre de la partie 2, tout beau (ou pas), tout frais, est arrivé !!  
J'espère qu'il vous plaira

*Part se cacher, maintenant.*

Les Ailes Arrachées
Partie 2 - La dague et le revolver



Chapitre I : L'ombre de la sorcière



« Debout, paresseuse ! Va chercher de l'eau et prépare quelque chose de bon à manger pour ton frère. Il est enfermé à l'étable et il faut qu'il engraisse. Quand il sera à point, je le mangerai. »
Les frères Grimm, Hansel et Gretel.


Ce n’était pas le frottement de la scie contre l’os, démembrant la chair, qui lui avait fait ouvrir les yeux, pas plus que les gémissements désespérés qui, finalement, s’étaient tus, ni même la berceuse enfantine que la vieillarde chantait à tue-tête tout au long de son entreprise.

Grignoti, grignotons, qui grignote ma maison ?


Cette même mélodie que le vent avait soufflé à leurs oreilles comme une invitation au goût de miel, et ils y avaient goûté, jusqu’à l’excès, entêtés par l’overdose de charme et de saveurs, l’appel d’un logis délicieux et d’une charmante hôtesse…
Le coup sur son crâne avait obstrué ses oreilles, enveloppé ses tympans d’un coton duveteux. Ce fut l’odeur âcre et métallique du sang, mêlée à ces fragrances sucrées et entêtantes, devenues habituelles, qui la tira du sommeil sans rêve auquel on l’avait contrainte. Elle avait envahi ses narines d’un picotement corrosif, qui faisait exploser des bulles empoisonnées au creux de son cerveau.

Elle ouvrit brusquement les yeux. D’abord, elle découvrit le plafond pain d’épice, puis les barreaux qui striaient l’horreur de lignes épaisses et grises. Enfin, l’horreur en elle-même.

– Louis !

C’était bien lui, oui, ou du moins ce qu’il en restait, la sorcière avait séparé la tête du reste de son corps. Ce dernier, divisé en morceaux équitables et d’égales dimensions, avait été disposé avec une minutie et une froideur monstrueuse dans des récipients gorgés d’hémoglobine.

Ses yeux vitreux fixaient avec insistance un point derrière elle, elle aurait aimé croiser son regard, même vide d’intention, dénué d’émotion… pour éprouver une ultime fois sa présence, celle qui l’avait émue, énervée, attendrie, protégée. Dans cette distance, elle déchiffrait du mépris et de la déception. Et des reproches, surtout, ce qu’elle se faisait à chaque heure, à chaque seconde, et qui venaient de faire basculer ses pensées dans les ténèbres les plus obscures qu’elle ait jamais rencontrés. Elle aurait dû le sauver.

Sa voix, bien que naturellement fluette et éprouvée par le poids qui oppressait encore son crâne, ne manqua pas d’attirer le regard de la sorcière, qui jusque-là contemplait son œuvre avec la délectation d’une artiste perfectionnant son art. Là où son frère ignorerait à tout jamais ses yeux ronds et embués de larmes, elle ne manquait pas de confronter ses prunelles au sienne avec une assurance teintée du plus profond mépris. Elle la fixa plusieurs secondes sans mot dire, avant qu’un sourire ne vienne finalement s’esquisser sur ses lèvres, dévoilant une dentition noircie et imparfaite, mais des canines exercées par la dégustation de chair humaine. Un léger rire, de ceux que l’on accorde aisément à la sénilité, mais qu’elle attribuait sans mal à une folie bien plus vile, lui déforma le visage.

Puis elle reprit le court de ses activités comme si de rien n’était, indifférente à la vigueur avec laquelle la demoiselle, bien qu’encore affaiblie par les coups portés, s’agitait vainement contre ses barreaux dans un vacarme qui se devait d’être assourdissant même si, de son point de vue, il n’avait que la faiblesse d’un faible tapotement. Les minutes qui suivirent s’écoulèrent avec la plus infâme des indolences. Elle était beaucoup plus lente à séparer la viande du crâne qu’elle ne l’avait été à désosser le reste du corps. Sans doute parce que la tête demandait plus de technique, mais plus sûrement encore pour le plaisir de mettre la petite fille au supplice. Elle ne pouvait rien faire, seulement s’agiter, s’épuiser, et subir un sort équivalent.

Elle s’approcha finalement, la libéra de sa prison. La seconde de liberté avant l’abandon de l’âme. Elle l’observa longuement, son sourire carnassier ne quittait toujours pas ses lèvres. Une lueur de gourmandise luisait dans son regard. Elle toisait une ravissante friandise, transie d’angoisse. Elle attrapa son bras rendu grassouillet par l’excès de glucide, le palpa avec le plus grand des contentements. Et enfin, elle voulut bien prononcer quelques mots. Son visage à quelques centimètres du sien, elle pouvait distinguer le moindre sillon de cette figure dévastée par l’âge, et l’haleine rance et sucrée l’invitait à la nausée.

– Alors… dit-elle, se délectant déjà. Par quoi veux-tu que je commence ?
La réponse fusa sans qu’elle eût réellement à y réfléchir. Une évidence. Cette évidence éprouvée dès l’instant où le voile opaque et indifférent de la mort avait recouvert les yeux de son frère.
-Ma langue.
Comme ça, elle ne parlerait plus jamais.

Elle commença par une petite lamelle de peau, arrachée à son dos.




– Daphnée… Daphnée !

La petite fille se réveilla brusquement, indifférente aux gouttes de sueur qui perlaient son dos, brûlaient la cicatrice barrant son omoplate et les larmes qui rayaient ses joues de courbes claires.

Orianne l’observait avec un sourire tendre, chaleureux et maternel, comme toujours. À la lueur bleuâtre de ce sourire, elle se sentait déjà rassurée. Les doigts qu’elle déposait sur sa joues pour en sécher l’eau étaient aussi froid que leur couleur de ciel le laissait suggérer, mais contradictoirement savaient réchauffer son âme.

Elle se redressa, regarda autour d’elle. Le jour était levé depuis longtemps. Au sein du campement, on s’agitait en tous sens, elle n’avait rien remarqué. Orianne la couvait des yeux, non sans une certaine inquiétude qu’elle lui reconnaissait à chaque éveil de cauchemar. Elle brûlait de l’interroger, mais elle s’abstenait toujours. Elle savait que Daphnée, invariablement, ne répondrait pas. Ces images avaient hanté ses souvenirs des années durant, puis le noir les avait dévorées, elle l’avait laissé faire avec la satisfaction heureuse que délivre le déni. Mais la forêt avait rappelé à elle un florilège de sensations et d’émotions enfouies. Et depuis, chaque nuit ressemblait à celle-ci.

– Anthony est là.

Aussitôt, la petite fille parut bien plus éveillée, plus sereine, aussi. Elle se leva d’un bond, se précipita hors de sa tente de fortune et courut se jeter dans les bras du serviteur du roi. Ce dernier, maladroit, tapota doucement son dos. Il n’était pas familier de ce genre d’étreinte, elle le savait et s’en moquait.

Elle leva les yeux vers lui. Comme à chaque fois, ses traits étaient tirés par une profonde fatigue. Amaigri, il gardait la contenance d’un homme usé avant l’âge, mais conscient de ce privilège que trop d’individus ignorent, pourtant essentiel, vital : celui d’être encore debout. Les yeux globuleux de Daphnée posaient les questions que ses lèvres savaient taire, il y répondit par un léger hochement de tête, puis quelques mots :

– C’est pour demain.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Princesse déchue
Messages : 1755
Date d'inscription : 21/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 3 Juin - 21:33



J'adore tellement !!!!!!

_________________
Peut importe ce qu'on fait, l'histoire fini toujours de la même manière.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Invité

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Dim 5 Juin - 19:38

Miam miam miam miam miam
Revenir en haut Aller en bas
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 8 Juil - 21:59


Chapitre II : L'homme est un loup pour l'homme



« À qui a de la chance, le bien vient même en dormant. »
Giambattista Basile, Le soleil, la lune et Thalie.


Sa poitrine se redressait et s’abaissait doucement au rythme lent et tranquille de sa respiration. Les paupières ainsi closes, le visage pâle, sans imperfections, encadré par des boucles brunes que son souffle fin et régulier agitait doucement, il avait tout l’air d’un ange. Une impression qui n’était jamais démentie par celui qui, éveillé, conservait cette attitude douce et sereine, comme si l’innocence même s’était incarnée en lui. Il ne mériterait rien de ce qui lui arriverait. Déjà alors, je savais en faire l’évident constat.

Je ne dormais pas. Pas comme toutes ces fois où je n’avais tout simplement pas su le faire, néanmoins. J’aimerais pouvoir prétendre que le spectre de Anna hantait trop mon esprit pour cela, ce n’était pas le cas. Elle habitait la moindre de mes pensées et accaparait chacun de mes cauchemars, c’est vrai, mais à la nuit tombée, dans le confort d’un lit que je n’aurais jamais pensé mien, l’épuisement anesthésiait mon esprit, et je sombrai dans le sommeil sans demander mon reste. J’étais éveillée, oui, mais pour une fois, je l’étais à dessein. Tout comme Gabriel, allongé juste à côté de moi, ne l’était pas, à dessein également.

Je poussai un profond soupir, me relevai aussi doucement que possible, quand bien même il ne m’aurait pas entendue quoi qu’il en soit, et m’habillai tout en m’approchant de la fenêtre pour admirer une dernière fois la vue qui redeviendrait sous peu étrangère à mes yeux. C’était pour ce soir. Un vent léger agitait les feuilles des arbustes ornant l’imposant jardin en contrebas. J’aimais cette vue. Les champs, ici, étaient de verdure et non de croix. Parfois, je me surprenais même à songer que ma place devait être ici, avec ce prince aimant qui n’avait de cesse que de me témoigner son affection, dans ce décor somptueux. Je songeai à ceux qui n’y voyaient rien ou prétendaient ne rien y voir, et devant ce spectacle, je savais mieux comprendre leur obstiné désir de cécité. Il était si simple de se voiler la face ! Mais je n’en ferai rien. Il était trop tard. C’était pour ce soir.

Les minutes passaient, j’attendais. Parfois, le sommeil de Gabriel était agité d’une respiration plus brusque, et je craignais qu’il se réveille. Mais je savais aussi que ce n’était pas possible, ça faisait partie du plan. Puis enfin, l’épaisse silhouette d’Anthony tâcha d’un point noir le décor du jardin. J’adressai un dernier regard à Gabriel, c’était la deuxième fois que je choisissais sciemment de le fuir. Chaque fois, je songeais pourtantqu’il méritait mieux. Mais comme chacun d’entre nous, il n’aurait pas ce qu’il méritait. Avec précaution, j’ouvrai la porte de la chambre.

Les gardes qui la maintenaient d’ordinaire protégée ne s’y trouvaient pas. Tout semblait se dérouler comme prévu. Je gardai malgré tout en moi un profond sentiment d’angoisse à l’idée de voir fondre sur moi l’un des sbires d’Edgar, au moment bien sûr où je m’y attendrais le moins. Mais je pus me frayer un chemin jusqu’à l’extérieur sans rencontrer la moindre opposition, j’avais fait ma part du travail, et Anthony avait semble-t-il parfaitement accompli la sienne. Je ne le saluai pas ni ne lui souris tandis que j’arrivais à son niveau. L’inquiétude me glaçait encore le sang. J’étais convaincue qu’elle glaçait également le sien.

– Tout s’est bien passé ? me demanda-t-il finalement, osant rompre le silence.
Je hochai la tête.
– Il dort à poings fermés.
Anthony hocha la tête en guise d’approbation. Je crus le voir trembler.
Nous ne dîmes rien de plus tandis que le traître à son roi me conduisit jusqu’au sous-sol du château.
– Tu n’as pas besoin d’aller plus loin… dit-il à hauteur d’un escalier qui semblait descendre jusque dans des profondeurs abyssales, l’air nerveux.
– Je t’accompagne, répondis-je d’un ton sans appel, quoique bien moins assurée que ce que je pouvais bien prétendre.

Les escaliers s’enfonçaient toujours un peu plus profondément dans l’obscurité. Dans l’épaisse noirceur des lieux, il fallut que mon pied rencontre son crâne pour que je distingue le cadavre du garde, la gorge béante et gorgée de sang, la carotide transpercée. J’en éprouvais un dégoût moins intense que je ne l’aurais voulu. Anthony se pencha et, d’une main tremblante, arracha le trousseau de clés accroché à sa ceinture avant de s’évertuer à faire rentrer une à une chacune des clés dans la serrure face à lui, jusqu’à trouver la bonne.
– Tu as tout d’une princesse, à présent, je croirais voir ta sœur, m’adressa Nathaniel pour toute salutation, de son habituelle voix traînante. Tout à coup, j’étais comme plusieurs mois en arrière, comme lors de notre première rencontre. Sauf que le loup, cette fois, ne resterait pas longtemps dans sa cage.
Sans considération pour Nathaniel, ou pour ma tenue qui devait en effet me faire ressembler plus à Anna que cela n’avait jamais été le cas, je décidai de concentrer mon attention sur Anthony qui, enfin, trouva la clé adéquate.
– Cette fois, c’est la dernière, affirma Nathaniel tout en s’extirpant de sa cellule.
Bien que convaincue qu’il s’adressait à moi, je me refusais à lui adresser le moindre regard.
– Tu es toujours d’accord ? demanda-t-il, cette fois à l’adresse d’Anthony.
– Comme si j’avais le choix, railla le serviteur, d’une voix au creux de laquelle je crus déceler un rien de nervosité.

Anthony ferma les yeux, la lame brilla dans l’obscurité, il poussa un cri proche du couinement quand cette dernière, tenue d’une main sûre par Nathaniel, s’enfonça dans son ventre. Le coup était précis, justement précis, Anthony tomba à genoux et quand, par réflexe, je voulus m’approcher de lui, je sentis les doigts de Nathaniel se serrer fermement autour de mon poignet. Je hasardai un léger regard dans sa direction. Il ne devait rien m’apprendre, évidemment. Nathaniel, comme de bien entendu, souriait.
– Je te revaudrai ça, affirma-t-il en m’entraînant déjà vers les escaliers, ses pas étouffant presque la voix d’Anthony quand ce dernier lui répondit.
– Je sais que tu en mourrais d’envie.
Le sourire quasi complice que je crus les voir échanger m’horrifiait presque. Il n’y avait pas deux âmes plus différentes que celles d’Anthony et Nathaniel (pour peu que ce dernier en possède réellement une). Leur connivence avait quelque chose de particulièrement désarmant, surtout maintenant, quand je ne savais faire autrement que de m’inquiéter de la blessure du serviteur du roi, inquiétude que Nathaniel sembla cerner.
– Ne t’en fais pas, il en a vues de pires.
Ce qui n’avait rien pour me rassurer.

Je ne répliquai pas, une fois encore, me contentant de me laisser entraîner jusqu’à l’extérieur du château où, à nouveau, nous ne rencontrâmes pas la moindre opposition. Nous marchâmes ainsi plusieurs longues minutes à l’extérieur du château, moi murée dans le silence, Nathaniel étrangement calme pour sa part, lui aussi, comme s’il savourait tout simplement de pouvoir humer l’air frais. Peut-être, d’ailleurs, n’était-ce effectivement que cela, mais j’avais peine à lui imaginer des pensées si peu innocentes. Ce ne fut que lorsque nous franchîmes le grillage qui séparait le château de l’extérieur que je daignais enfin, à la lueur de la lune, adresser un regard plus appuyé à Nathaniel. Cette fois, il n’y avait pas seulement une ombre et un sourire, et je crois bien que j’aurais préféré. Car quand mes yeux se posèrent sur lui, je découvris un visage tuméfié, zébré de coupures et de cicatrices. Maigre, il l’était déjà, mais je ne l’avais pour autant jamais vu à ce point squelettique. Anthony m’avait prévenue. Dans sa nouvelle geôle, Edgar lui faisait subir un enfer d’un nouvel ordre, patiné de torture. Comment pouvait-il sourire encore ? À le voir ainsi, j’avais le sentiment que la moindre esquisse d’expression faciale devait être une véritable torture pour lui. Mais il n’en laissait, bien sûr, rien paraître.

– C’est pas joli à voir, pas vrai ? demanda-t-il d’un ton amusé, constatant sans doute que j’étais en train de le dévisager.
– Je ne vois pas ce que ça a d’amusant.
– Ai-je dit que ça l’était ?
– Tu ne dis jamais rien que je puisse sincèrement croire. Ça ne te rend pas si différent d’Edgar, d’ailleurs, je trouve.

Nathaniel interrompit sa marche une fraction de seconde, sembla vouloir dire quelque chose, puis se ravisa. Pour la première fois (et peut-être la dernière), je pense l’avoir contrarié. Ce sentiment n’était pas désagréable, au demeurant. Nous ne dîmes plus rien durant un moment, nous venions d’atteindre les bois, j’ignorais combien de temps il nous resterait encore. Combien de temps avant de revoir Daphnée, avant de revoir Emma…

– Je peux te demander quelque chose ? finis-je par l’interroger après plusieurs longues minutes de silence (à croire qu’il se faisait le moins bavard possible pour m’obliger à délier ma langue), irritée par ma propre curiosité.
– Je n’attendais que ça, affirma-t-il, ce qui m’agaça bien sûr plus encore, parce que je savais que c’était vrai.
– Pourquoi toute cette mise en scène ? Pourquoi ne pas avoir directement assassiné Edgar dans son sommeil ? Tu dois en mourir d’envie, non ?
Au vu de son nouveau sourire, ma question semblait le distraire au possible.
– Tu as sans doute raison sur un point, admit-il alors, Edgar et moi avons quelques points communs. Il n’a pas voulu me tuer, il a préféré me détruire. Son sourire, moins qu’engageant, était tout orienté dans sa direction. Alors je lui réserve le même sort.

Je n'eus guère droit à plus d'explications. Je n'en demandais pas davantage. Inutile de débattre en vain face à l'obstination, j'en avais bien conscience. Tout comme je savait qu'il se plairait à garder pour lui la nature de sa punition. Les minutes se transformèrent en heure, puis j'aperçus enfin la voltige d'une légère fumée, au loin. Nous étions arrivés.



_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Princesse déchue
Messages : 1755
Date d'inscription : 21/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 8 Juil - 22:13

J'aime tellement tellement tellement

Même si pauvre Anthony, non mais oh

_________________
Peut importe ce qu'on fait, l'histoire fini toujours de la même manière.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Royaume du bout de l'océan
Messages : 815
Date d'inscription : 04/10/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 15 Juil - 21:07


Chapitre III : Le réveil du prince



« Un Prince jeune et amoureux est toujours vaillant. »
Charles Perrault, La belle au bois dormant.



- Il ne voulait pas que je vienne te voir… dit-il doucement en ajustant le torchon humide sur son front. Le sien était barré d’un pli soucieux qu’Anthony détestait y découvrir. Dans des instants tels que celui-là, il brûlait de passer aux aveux, mais il savait pertinemment qu’il ne pouvait rien en faire. Le préserver, c’était son mot d’ordre. Mais il était incertain. La donne avait changé. Et Gabriel aussi. Le serviteur du roi était bien contraint de le reconnaître. Pour la première fois, il avait le sentiment d’avoir face à lui non pas un adolescent au cerveau criblé de rêves, juste un adulte aux rêves criblés de désillusions.
- Il ne voulait sans doute pas que vous me voyiez dans cet état, répliqua-t-il en tentant de se redresser légèrement sur son lit, ce qui n’eut pour effet que d’intensifier la douleur qui lui élançait l’abdomen.
- Je sais, souffla le prince. Mais ça m’est égal.
Il pressa doucement la main du serviteur dans la sienne. Anthony songea que cette situation ne s’était jamais produite. Plusieurs fois, malade, Gabriel avait demandé Anthony, et ce dernier était resté de bon cœur à son chevet… Jamais, en revanche, les rôles ne s’étaient inversés. Peut-être aurait-ce été préférable que cela reste ainsi, mais Anthony n’avait pas à cœur de respecter le vœu d’Edgar et d’éloigner son fils de lui. D’autant que sa blessure était peut-être plus simple à guérir que celle que l’on venait de nouveau d’infliger au jeune homme.
- Il a dit que c’était un rôdeur, qu’il t’a poignardé quand tu as essayé de l’empêcher de…
- C’est le cas, répliqua vivement Anthony en détournant, les yeux. J’ai vu votre épouse sortir de sa chambre, et j’ai…
- Arrête donc ! répliqua aussitôt Gabriel, et son ton fut si autoritaire que le serviteur s’en trouva décontenancé. Je sais que ce n’est pas mon épouse ! Il le savait, et pourtant, il aurait véritablement aimé qu’elle le soit. Me penses-tu idiot au point d’en douter ?
Anthony ne répondit pas. Non, Gabriel était bien loin d’être un idiot. Naïf, certainement, bien souvent. Idiot jamais. Gabriel savait mais n’en avait jamais rien dit, et Eleonore n’avait pas manqué de le lui confirmer, elle aussi. Il l’avait reconnue en un coup d’œil.
- J’ignore ce qui est arrivé à Anna, mais je sais très bien que ce n’était pas elle. Je n’ai rien dit parce que… Il prit une légère inspiration, sa voix trembla légèrement, comme à chaque fois qu’il éprouvait une certaine honte de lui-même. Ça m’arrangeait… Je sais que ce n’est pas Anna. Et je sais que l’homme qui l’a enlevé n’était pas un rôdeur.
Le teint d’Anthony, déjà grisé par la douleur, devint presque instantanément blanc.
- C…Comment ?
- Mon père gardait un homme au sous-sol. Il n’y est plus. Et l’un de nos gardes est porté disparu.
De nervosité, Anthony se redressa cette fois brusquement, au mépris du mal qui lui tiraillait le ventre.
- De quoi parlez-vous ?
Gabriel se releva, sa voix s’était faite plus sévère, moins tendre. Sa réaction, de toute évidence, le décevait.
- Tu le sais bien… J’ai suivi mon père, il ne m’a pas vu faire. Cet homme était là depuis le retour d’Eleonore… Il marqua une légère pause. Il n’a pas agi au hasard. Peut-être même qu’elle l’a aidé. Il poussa un soupir tout en se rasseyant brusquement. Ce soupir contenait à lui seul tout son désarroi. Ce ne serait pas la première fois qu’elle chercherait à me fuir, après tout. Sa voix était tremblante, et le fin sourire qui s’étira sur ses lèvres n’avait rien d’heureux. Je ne pensais pas, par contre, qu’elle serait capable de te faire du mal.
- Gabriel…
- Anthony voulut prendre la défense d’Eleonore, mais les mots demeuraient bloqués en travers de sa gorge.
- Qu’importe, je vais la chercher, je l’obligerai à s’excuser, je l’obligerai à te demander pardon… Au moins à toi…
- Non, répondit Anthony d’un ton aussi catégorique que possible. Votre place est ici. Il marqua une légère pause avant de reprendre. Et le roi ne vous laissera pas faire.
- Je m’en moque, Anthony, tu comprends ? Je m’en moque. Sa voix, à présent, n’était plus que tremblements. Je n’aurais qu’à lui mentir, ce ne sera que lui faire honneur. Il se tourna vers lui, et son ton parvint à se faire plus posé, légèrement plus tendre. Dis-moi qui est cet homme, c’est tout ce que je te demande.
Anthony garda le silence un moment avant de répondre.
- Je ne peux pas vous laisser faire ça.
Mais Gabriel ne l’écoutait plus, il se leva de nouveau, cette fois, semble-t-il, décidé à quitter la pièce.
- J’irai, avec ou sans toi.
Il s’approcha de la porte, posa une main sur la poignée.
- Attendez.
Gabriel se retourna, un léger sourire aux lèvres, comme s’il avait tout planifié, il se pouvait que ce soit le cas.
- Attendez. Quelques jours. Le temps que je me rétablisse. Je vous accompagnerai. Je vous dirai qui il est.




- Nathaniel !
J’observai, ahurie, la jeune femme qui toisait en grimaçant le visage scarifié et tuméfié du fugitif. Était-ce seulement une jeune femme ? Elle y ressemblait par certains aspects, mais en même temps… Elle n’avait rien d’humain. Elle semblait faite de fumée et de vapeur, une vapeur bleue, lumineuse.
- Il ne t’a pas loupé, dis donc.
- Toujours moins que toi, répliqua Nathaniel d’un ton légèrement grinçant.
La jeune femme sembla se rembrunir, mais il ne lui prêtait déjà plus la moindre attention. D’instinct, il examina les tentes de fortune dressées ça et là, avant de finalement entrer dans l’une des plus éloignée du feu de camp.
Le campement était rudimentaire. Quelques toiles maintenues du mieux possibles par de solides piquets en bois, cinq en tout, et c’était tout. Moi, je restais dehors, et dehors, il n’y avait que moi et cette femme étrange, dont l’attention était toute focalisée sur moi, à présent.
- Je suis heureuse de pouvoir te parler enfin, Eleonore.
J’aurais sans doute dû lui rendre la politesse, mais les seuls mots qui me vinrent à l’esprit se formulèrent en une question prononcée d’un ton sans doute trop impérieux.
- Qui êtes vous ?
- Tu m’as déjà rencontrée, tu sais. Mais il est vrai qu’on ne s’est pas vraiment présentées en bonne et due forme, toutes les deux. Je m’appelle Orianne.
Elle tendit vers moi l’une de ses mains vaporeuses. En cherchant à la serrer, j’étais convaincue que mes doigts allaient traverser leur surface bleutée, pourtant il n’en fut rien. Sa main se serrait comme n’importe quelle autre. À la différence, peut-être, qu’elle me semblait plus froide que la moyenne.
- Vous êtes la… Je ne trouvais pas de façon polie d’exprimer mes présomptions. La lumière bleue du cimetière me semblait être une appellation bien triviale. Pour autant, je crus deviner que c’était elle. Celle qui m’avait montrée Victoria, celle que j’observais depuis la fenêtre de ma chambre de l’île des soupirs en pensant à un mirage. Celle qui me faisait signe quand je croyais en l’illusion d’un signe.
Je ne finis pas ma phrase, mais elle ne m’en tint heureusement pas rigueur. Elle se contenta de hocher la tête, comme si elle m’avait comprise.
- Orianne, je préfère Orianne. Je m’excuse de ne pas m’être adressée à toi plus tôt… mais d’ordinaire, je préfère rester discrète. Enfin, quand j’ai le choix.
Elle émit un petit rire que je ne compris pas.
Je brûlai d’envie de lui demander ce qu’elle était exactement, mais par je ne savais quelle pudeur, sans doute déplacée, au point où nous en étions, je n’osais pas l’interroger.
- Nous étions impatients de te retrouver. Daphnée sera folle de joie.
Je sentis mon cœur battre la chamade. Daphnée. Je regardai autour de moi, comme si j’espérais tout à coup la voir surgir de derrière un arbre ou l’une des toiles de tente. Mais il n’y avait personne dehors, à part moi et Orianne, et l’on ne percevait aucun bruit, si ce n’est le murmure de la conversation que Nathaniel semblait entretenir avec je ne savais qui.
- Où est-elle ?
Orianne m’adressa un sourire désolée.
- Nous vous attendions plus tôt, elle se repose…
Je voulus réitérer ma question, sans aucun respect pour l’éventuel sommeil de Daphnée, mais me résignai finalement à un simple hochement de tête.
- Tu devrais faire de même, une longue journée nous attend, demain, ajouta mon guide bleu d’autrefois.
Oui… mais je n’en éprouvais pas la moindre envie.
- Et toi, tu ne dors pas ?
- Oh si je dors, me répondit-elle. Depuis très longtemps.
Je préférai répliquer par une esquisse de sourire tout sauf convaincante (mes rares sourires ne l’avaient jamais été et ne le seraient jamais). J’avais assez d’un puits de mystère dans ma vie pour m’éviter d’en connaître un deuxième.
- Tu as sans doute raison, je vais tenter de dormir un peu.

Sans rien ajouter de plus à son adresse, je décidai de presser le pas et de faire le tour des différentes tentes, espérant trouver celle où m’attendrait Daphnée (car je voulais croire qu’elle m’attendait malgré tout). Orianne ne me suivait pas, j’en éprouvai un sentiment infondé de soulagement.

Passant à côté de la tente où avait disparu Nathaniel, je perçus plus distinctement quelques bribes de conversations, et surtout, je reconnus la voix d’Emma. Bien que tentée de les interrompre dans l’instant, je choisis de seulement tendre l’oreille. La voix d’Emma, que je connaissais d’ordinaire calme et inflexible, me semblait tout à coup bien moins sévère, comme partagée entre crainte et colère.

- …faire comme si de rien n’était.
- Ce n’est pas ce que j’ai dit, c’est tout l’inverse.
- Ils te tueront. Et tu l’auras cherché.
- J’ai les os solides.
- Ça ne se voit pas… J’entendis Emma pousser un profond soupir. Tu m’as déjà trop demandé, mais là… Je ne peux pas. Comment je pourrais ? Après ce que j’ai fait…
- Tu n’as pas à m’accompagner, si tu ne le veux pas.
- Bien sûr. Sans moi, tu n’as pas la moindre chance.
- C’est vrai.
Nouveau soupir.
- Et j’imagine que tu as un plan concernant la barrière, également.
Ce fut d’un ton neutre, évident, que Nathaniel répondit, et un frisson me parcourut l’échine presque instantanément.
- Daphnée.



_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Princesse déchue
Messages : 1755
Date d'inscription : 21/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 15 Juil - 21:19

J'adoooooore trop trop trop !

_________________
Peut importe ce qu'on fait, l'histoire fini toujours de la même manière.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 19 Aoû - 20:51


Chapitre IV : Les rebelles égarés


« Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyait pas l'un l'autre. »

-Les frères Grimm, Le petit Poucet


Sa voix était à l’image de ce que je m’étais imaginé. Une voix douce, solaire, enfantine, un peu éraillée par l’absence d’exercice, sans doute, mais agréable à l’oreille, néanmoins. Elle n’avait pas entièrement perdu ses vieilles habitudes avec moi : le plus souvent, ses yeux ronds me fixaient dans le plus entier des silences. Mais quelquefois, sans que je m’y attende, ses lèvres articulaient quelques sons. Et c’était comme si elle lisait un nouveau chapitre de ma conscience avant moi-même.

– Il ne te dira rien.

Je tournai mon regard vers Daphnée. Cela faisait plusieurs minutes que nous nous affairions au démontage des tentes dans un silence presque protocolaire. Depuis la veille, les mêmes questions me tourmentaient sans cesse, mais nul ne semblait disposé à m’adresser la moindre réponse. J’avais été accueillie comme une reine, avec sans doute – et contradictoirement – plus d’égard qu’on ne m’en avait accordé en tant que princesse de Féerie. Daphnée m’avait serrée dans ses bras, Emma m’avait adressé un sourire si large que j’eus peine à la reconnaître, et les autres… Je réalisai que ces autres étaient pour la plupart des anonymes à mes yeux. Je découvrais avec horreur que nombre de ces anciens prisonniers n’avaient reçu de ma part qu’une considération moindre, une mine dégoûtée au pire, compatissante au mieux. Rien d’autre. Et pourtant, ils semblaient tous heureux de revoir leur ancienne gardienne comme si j’avais accompli des miracles. Le seul miracle était que je sois encore en vie. Et je ne m’expliquai toujours pas à quoi je pouvais bien le devoir. J’avais voulu sonder Emma au sujet de sa conversation de la veille, mais cette dernière avait occulté le sujet avec le plus grand des talents. Pour ce qui est de Nathaniel, je ne m’y étais même pas risquée. Au mieux, il me mentirait, je le savais déjà. C’était pourtant à lui que s’adressaient mes regards en biais. J’aurais voulu lire dans ses pensées, comprendre ce qui s’y tramait, savoir ce qu’il comptait faire de Daphnée. Mais rien ne se découvrait sur son visage si ce n’est son éternel sourire, dorénavant zébré de cicatrices disgracieuses.

– À quel sujet ? demandai-je, comme prise sur le fait, presque honteuse.
– Ça fait des semaines qu’on parcourt la forêt, on déménage les tentes quasiment tous les matins, et il ne se passe rien. Personne ne sait ce qu’il compte faire.
– Anthony et Emma savent forcément, répliquai-je sans être réellement convaincue.

Daphnée se contenta d’un léger haussement d’épaules. Son temps de parole semblait toujours très limité. Il ne fallait pas longtemps avant qu’elle ne se complaise de nouveau dans le mutisme. J’avais envie de le lui dire. De lui apprendre que je la pensais en danger. Mais je n’y parvenais pas. Je ne voulais pas saper le peu de confiance et de tranquillité qu’elle pouvait bien éprouver. J’étais de retour depuis neuf jours. Toutes les nuits, elle s’endormait après moi. Invariablement, ses cauchemars me réveillaient. Ses frayeurs nocturnes, ses démons sylvestres la guettaient à chaque pas, mais à ce sujet, elle se taisait toujours. Je ne pouvais m’empêcher de me rappeler ce que Nathaniel m’avait appris à son sujet dans les premiers temps de notre rencontre. Son fardeau était sans doute plus lourd que le mien encore. Résignée au silence de Daphnée, je baissai les yeux et reprenais mon ouvrage. Mes yeux, toujours, se relevaient de temps à autres vers Nathaniel, qu’Emma avait à présent rejoint. Ils parlaient à voix rapide et basse, et tendre l’oreille n’y changeait rien. Une fraction de seconde, le regard de mon ancien prisonnier croisa le mien. Son sourire injecta un violent frisson dans mon échine.

Voilà où nous en étions. Une dizaine de fugitifs perdus en pleine forêt et guidés par un fou qui, à aucun moment, ne semblait juger nécessaire de nous informer de ses plans. Et nous suivions… pour beaucoup, j’imagine, parce que nous ne savions tout simplement que faire d’autre. Nous marchions, beaucoup, des heures durant, sans savoir pourquoi, pour nous éloigner le plus possible de toute vie humaine, sans doute. Ma voûte plantaire m’élançait terriblement, mais la douleur avait fini par savoir se muer en habitude, pour moi. En tête de peloton, il y avait toujours Nathaniel, flanqué d’Emma et d’Orianne, qui ne marchait pas réellement, pour sa part, ses pieds lévitaient doucement au-dessus du sol, laissant une douce vapeur azur derrière elle. Pour le reste, les plus jeunes, Daphnée et Victor, étaient sur les talons du duo de tête, ils semblaient infatigables. Restaient Ophélie, Vincent, Conrad, Camille et moi. Pour nous, tout dépendait. En ce qui me concerne, pour tout dire, j’étais régulièrement à la traîne. Il semblait s’être créé au sein de cette flopée de rebelles égarés une dynamique de groupe à laquelle je ne parvenait pas à m’intégrer. Emma mise à part, ils étaient tous liés par un sort commun : ils avaient connu l’enfer des geôles puis le cauchemar de la fuite perpétuelle quand je les nourrissais dans une gamelle tels des animaux et dormait un temps dans le lit du prince. Je ne m’étais pas sentie à ma place dans le château des Basiel, je ne m’y sentais pas davantage ici. Je ne comprenais pas à quoi rimait tout cela. Il y avait toujours la présence de Daphnée pour m’apaiser, bien sûr, mais cela ne suffisait pas. Nathaniel, quant à lui, me paraissait distant. C’était un comble. J’avais longuement prié pour qu’il me laisse tranquille, et maintenant, je réclamais son attention. Je voulais comprendre, je voulais des réponses, lui qui avait été si prompt à assouvir ma curiosité s’en abstenait, à présent. Je crois qu’il s’en amusait beaucoup. Il mettait mes nerfs à vif. Volontairement. Et c’était très efficace.

Ce jour là, néanmoins, alors que nous nous remettions en route, les choses changèrent. Cette fois, Nathaniel me fit signe de marcher à ses côtés. Je fus tentée, par fierté, de refuser. Mais comme souvent, ma curiosité prit le pas sur mes bonnes résolutions. Évidemment, il savait que je le suivrais quoi qu’il en soit.

– J’aimerais que tu me rendes un service, Eleonore.
Je le regardais un moment sans véritablement réagir. Je ne voulais pas lui donner la satisfaction de l’interroger, j’attendis donc qu’il m’en dise plus de lui-même. Il sourit de plus belle avant de reprendre.
– Je dois rendre visite à quelqu’un, je voudrais que tu gardes Daphnée à l’écart durant ce temps.
Sa requête me déçut presque, mais j’en profitai pour m’enfoncer dans la brèche qui venait de s’ouvrir – et qui se refermerait peut-être aussitôt si je n’y prenais pas garde.
– Qu’est-ce que tu comptes faire d’elle ?
Il ne broncha pas vraiment. J’avais espéré qu’il se sente acculé, pris sur le vif, mais je devais m’habituer à toujours être seule à ressentir les choses ainsi, quoi qu’il arrive.
– Qui te dis que je compte faire quoi que ce soit de Daphnée ?
– Je vous ai entendu parler, avec Emma, la première nuit.
Le sourire de Nathaniel s’élargit.
– Tu penses que j’ai l’intention de m’en prendre à elle ?
Je haussai les épaules.
– Ça ne m’étonnerait pas…
– Raison de plus pour veiller sur elle, dans ce cas, répliqua-t-il, amusé.
Je poussai un léger soupir.
– À qui est-ce que tu dois rendre visite ? À quoi ça rime, tout ça ? Je pensais que tu étais impatient de te venger.
– Crois-moi, je le suis, répondit-il très posément.
– Alors je ne comprends vraiment pas à quoi tu joues…
– Eleonore… Il me toisa quelques secondes de sorte que je ne suis faire autrement que de détourner le regard. Si je t’apprenais les règles du jeu, j’aurais moins de chance de gagner, tu ne crois pas ?

Un coup d’épée dans l’eau. Inutile. À contrecœur, j’avais accepté de suivre les recommandations de Nathaniel. Si je ne pouvais savoir ce qui devait attendre Daphnée, je pouvais au moins m’assurer d’être à ses côtés quand cela arriverait. Peut-être l’empêcher ? Je n’étais pas si optimiste. Mais essayer, du moins.

Nous avions marché des heures durant et le soleil disparaissait déjà entre les cimes des arbres quand notre chef auto-proclamé décréta d’un ton solennel que nous devions nous séparer le temps de trouver le meilleur endroit où bivouaquer. Il avait formé plusieurs groupes. Tandis qu’il s’éloignait en compagnie d’Emma, que les autres s’effaçaient de notre champ de vision, je restais seule avec Daphnée. Nous progressions à pas lents à travers une étendue de fougères et de ronces, l’endroit le moins accueillant du monde pour dresser un campement. Pour nous, ce semblait déjà peine perdue. À mesure que nous avancions, une impression tenace de déjà-vu s’imprimait sur ma rétine. Déjà-vu. Déjà-perçu. Déjà-senti.

– Je crois que je suis déjà venue ici, observais-je avec prudence.

Je n’avais pas de réelle certitude à ce sujet, mais cette impression tenace ne me lâchait pas. Je l’associais à quelque chose d’infiniment désagréable, l’aigreur d’un vin mal vieilli, le goût d’une viande trop faisandée, quelque chose de nauséabond qui vous perce l’estomac de toute part et ramollit vos sens. Je ne me suis rendue que trop peu dans la forêt, il n’y avait rien d’étonnant à ce que j’y associe mes pires souvenirs, je n’y avais rien vécu de réellement heureux. J’essayais de me remémorer. Je songeai à la tour perdue dans les bois, à ma course à travers les arbres, au bras meurtri par la morsure d’un loup, par les crocs pointus d’Anna… Je songeai au regard du garde à l’agonie dont le sang rougissait l’herbe d’une flaque épaisse, puis je songeais à la maison couverte de moisissure. L’odeur… cette odeur. Le sucre rance, le pain d’épice imbibé d’eau de pluie… La fumée nauséabonde échappée de la cheminée. Le haut-le-cœur, l’arbre, la vieille femme décharnée, la potion.
Tu la reverras.
C’était ce qu’il m’avait dit.
Tu la reverras.
À chaque pas, l’odeur était un peu plus prégnante, violente, insupportable…

La voix de Daphnée n’était plus ni douce, ni apaisée. Elle était aiguë, tremblante et terrifiée. En une déclaration, elle emplit mon cerveau d’une angoisse sourde et mon corps de frissons glacials. Et pourtant, je ne savais pas encore, je ne comprenais pas…

– Je suis déjà venue ici.



_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Royaume du bout de l'océan
Messages : 650
Date d'inscription : 14/10/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 19 Aoû - 21:45

J'adoooore tellement tellement tellement tellement !!!!!

_________________
La vengeance est un plat qui se mange froid, voir glacé.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 26 Aoû - 21:18


Chapitre V : La cicatrice


« Alors Grethel la poussa vivement dans le four, claqua la porte et mit le verrou. »

-Les frères Grimm, Hansel et Grethel


La pièce était étroite et malodorante. Une table ronde, quatre chaises, des murs verdis de moisissure, une cheminée où bullait une mixture cramoisie… Du plafond pendaient des pièces de viande dont il valait mieux ne pas se hasarder à déterminer l’origine. La sorcière avait observé successivement Nathaniel et Emma et les avaient invités à pénétrer dans son antre défraîchi non sans les dévisager avec la plus grande des insistances. Emma, nez froncé, lèvres pincées, redoublait d’efforts pour ignorer les fragrances écœurantes que cette maison transpirait en tout endroit. Elle se sentait partagée entre le dégoût et la peur. Elle ne parvenait pas à garder les yeux fixés sur la femme au visage creusé de rides profondes et tentait de se concentrer sur le mur qui, par endroit, était constellé de tâches épaisses et rouges qui n’avaient rien d’engageant. Ses yeux croisèrent involontairement ceux de la vieillarde, qui la fixait sans doute depuis plusieurs secondes. La lueur dans ses prunelles ne lui disait malheureusement rien qui vaille. Elle retint un haut-le-cœur, baissa le nez sur la table et laissa à Nathaniel le privilège d’entamer la conversation, consciente qu’il ne devait attendre que cela. Pourtant, ce ne fut pas sa voix qui s’éleva en premier. Ce fut une voix étonnamment claire et assurée, sans rien de chevrotante, comme elle s’y était attendue, qui brisa le silence.

– La potion t’a-t-elle été utile ? demanda-t-elle, le regard fixé sur Nathaniel qui, lui, n’hésitait pas à le soutenir, sourire aux lèvres.
– Elle a fonctionné à la perfection, répondit ce dernier avec assurance.
La sorcière adressa au fugitif un sourire édenté.
– Et mon paiement ?
– À l’extérieur.

Emma se raidit, avec le sentiment que la sorcière l’avait aussitôt perçu, car ses yeux, dès lors, abandonnèrent Nathaniel pour se déposer sur celle qui ne lâchait toujours pas la table des yeux.

– Je veux la voir.
– Je veux une preuve.
La réponse avait fusé, comme si l’ancien prisonnier avait immédiatement su ce que son interlocutrice allait dire.
– Quelle preuve pourrais-je te donner ? Tu ne sauras qu’en allant voir par toi-même.
– J’en ai l’intention. La voix de Nathaniel était douce, maligne, Emma le connaissait suffisamment pour savoir que cela ne présageait absolument rien de bon.
– Amène-la moi.

Le fugitif laissa planer un silence, Emma n’était plus capable de retenir son souffle, en une inspiration, elle inhala un bol d’air toxique et sentit une boule gonfler au creux de sa gorge. Elle ne disait toujours rien.
Un cri transperça l’air, venu de l’extérieur, déchirant l’atmosphère d’une détresse terrible. Personne, pourtant, ne daigna réagir. Il fallut plusieurs secondes avant que le dialogue reprenne.

– Pas tant que je ne me serais pas assuré que tu as dit vrai, Odelle.
Le visage de la sorcière se crispa, elle fixait de nouveau Nathaniel, et une haine nouvelle avait terni son regard.
– Ne joue pas avec moi, tu n’es pas de taille.
– Oh, mais je le sais. Je te laisserai la voir, et je te la donnerai une fois le voyage effectué.
Odelle se leva d’un bond. Même si elle n’était pas de très grande taille, elle paraissait géante, toisant successivement ses deux hôtes encore assis.
– Montre-la moi.
Nathaniel se leva calmement, sourire aux lèvres.
– Tout de suite.



– Calme-toi. S’il te plaît, Daphnée, calme-toi…

Mais Daphnée ne m’écoutait pas. Elle tremblait de tous ses membres et sanglotait entre mes bras. Elle ne parlait pas. Si elle m’avait habituée à son silence, je n’avais pour autant jamais à ce point voulu qu’elle parle. Mais elle ne disait rien. Elle avait hurlé, un cri déchirant, l’expression d’un désespoir terrible, puis elle s’était tue. Juste le bruit de ses larmes, les frissons dans son échine que je sentais sous mes doigts qui tapotaient maladroit son dos. Je ne savais que faire, je ne savais que dire. Je voulais la prendre par la main, l’obliger à courir à ma suite. Fuir, fuir loin, sans savoir quoi ni vers où… Mais j’étais paralysée, je ne comprenais pas.

– Parle-moi, s’il te plaît, explique-moi…
Mais il n’y avait que des sanglots, et moi, incapable, impuissante, pour obtenir un mot, un seul. Un nom, en fait…
– Louis…

Quand ils s’avancèrent vers nous, ni elle, ni moi ne furent capables d’esquisser le moindre mouvement. Dociles. Soumises au piège qui, déjà, se refermait sur nous.

– Merci d’avoir veillé sur elle, Eleonore, me dit Nathaniel en arrivant à notre niveau, tout en m’adressant un clin d’œil qui aussitôt me révulsa.
Entre lui et Emma, une vieille femme décharnée et effrayante. Dans mes bras, Daphnée s’était figée.
– Daphnée… Tu as tant grandi, depuis la dernière fois.
La vieille femme, cette femme que j’avais déjà vue, de loin, à l’abri d’un arbre, laissa échapper de sa gorge ridé un rire aigu et strident qui me glaça jusqu’à l’os. Daphnée avait serré ses mains autour de mes bras si fort que je sentais ses ongles s’enfoncer dans ma chair. Je comprenais sans vouloir le croire. Mon regard se posa sur Nathaniel. Il n’avait pas pu… Mais si, bien sûr, il avait pu.
– La voilà, comme promis, dit-il, amusé, se plaisant à croiser mon regard pour le seul plaisir, pensais-je, d’y voir naître une horreur renouvelée.
La vielle femme tourna autour de nous tel un vautour autour de sa proie.
– Lâche-la, je veux la voir.
Je ne lâchais pas mon emprise. Daphnée non plus. La sorcière poussa un soupir impatient.
– Je peux lui faire très mal, tu sais.
Daphnée, cette fois, s’écarta d’un pas.
– Ne lui faites rien.

Sa voix était aussi tremblante que ses membres frissonnants. Elle s’avança d’un pas vers la vieille femme.
– Je préfère ça, sourit-elle, la bouche noircie par plusieurs dents manquantes et pourries.
Elle attrapa son bras avec force. Je vis luire dans son regard un mélange de concupiscence et de gourmandise qui me donna froid dans le dos.
– NON ! m’écriai-je. Mais personne ne bougeait, personne ne s’opposait, pas même Emma, pas même Daphnée.
Les ongles pointus de la sorcière tracèrent une fine marque le long du cou de Daphnée puis arrachèrent le haut de sa robe, révélant une cicatrice boursouflée sur son épaule. Le sourire carnassier s’était élargi.
C’était assez, je me précipitai vers la sorcière. Mais celle-ci, d’un regard, cloua mes pieds au sol. Comme si mon sang s’était converti en plomb, m’empêchant d’esquisser le moindre mouvement, et c’était un supplice que de voir cette femme inhumaine humer l’omoplate de Daphnée comme un chien reniflerait une alléchante pièce de viande sans rien pouvoir faire, témoin révulsé d’un spectacle qui semblait ne déranger que moi.

– Maintenant, claironna Nathaniel, tu nous laisses partir.
– Juste un morceau… répliqua la sorcière, qui l’écoutait à peine, absorbée par sa proie, tandis qu’elle palpait du bout de ses doigts noueux ce qu’il restait de chair sous la peau laiteuse de son ancienne victime.
– Non.
La voix de Nathaniel était catégorique. La sorcière l’observa avec défi.
– Je peux annuler ce que j’ai fait, tu sais.

La lame de Nathaniel fendit aussitôt l’air. La sorcière sans le voir, parut le sentir, elle se retourna aussitôt en direction du fugitif.
– Je te le déconseille. Je peux te tuer en un geste.
La lame s’éleva dans les airs, se retourna contre son propriétaire, pointée pile devant son cœur. Je crus voir Nathaniel se raidir, pour autant, son sourire n’avait pas disparu. Pour ma part, je sentis mes jambes devenir plus légères, à nouveau libres de leurs actes. Ce ne fut qu’en reprenant conscience de mon propre corps que je remarquai la présence de Daphnée à mes côtés. Sa main, toute proche, semblait chercher la mienne, mais ce ne fut pas sur elle qu’elle se referma.

La pointe de la lame dans la chair de sa poitrine. L’envie de le voir mourir, là, tout de suite. Daphnée sembla hésiter. Je ne pouvais que la comprendre.

Le coup retentit pourtant. Comme le hurlement du tonnerre au-dessus de nos têtes. Daphnée avait failli tomber en arrière, mais s’était rattrapée de justesse, le revolver encore fumant, celui qu’elle avait arraché à ma ceinture, avait glissé le long de ses doigts, mais elle le ramassa presque aussitôt. La sorcière émiettait sa cervelle sur l’herbe boueuse, le regard blanc, le corps saisi de convulsions, la gorge obstruée par son propre sang, et Nathaniel protégeant de sa main sa poitrine meurtrie, fixait à présent Daphnée dont l’arme était dorénavant braquée sur lui.

Et il souriait.




_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Royaume du bout de l'océan
Messages : 650
Date d'inscription : 14/10/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 26 Aoû - 23:34

Je suis toute retournée !!!!!!

J'ai tellement hâte de connaître la suite, ça va décoiffer je suis sûr

_________________
La vengeance est un plat qui se mange froid, voir glacé.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 2 Sep - 20:58


Chapitre VI : Le chant des sirènes


«
Bien loin dans la mer, l’eau est bleue comme les feuilles des bluets, pure comme le verre le plus transparent, mais si profonde qu’il serait inutile d’y jeter l’ancre... »

-Hans Christian Andersen, La Petite Sirène


– Tu as été très courageuse.

Daphnée renifla bruyamment, encore tremblante. Assise sur une racine, recroquevillée, les bras autour des jambes, elle n’avait pas quitté cette position depuis plusieurs heures, même après l’arrivée d’Anthony, qui lui-même semblait plutôt mal en point. Ce ne fut qu’au terme d’une longue conversation avec Emma, dont elle n’entendit que des bribes, qu’il vint finalement s’installer à ses côtés, lui adressant ces quelques mots sans sembler un instant attendre qu’elle consente à lui adresser la moindre réplique. Et mieux valait-il ne rien attendre en effet, car la jeune fille demeurait résolument muette, répliquant par un simple haussement d’épaules. Il se contenta de déposer doucement une main dans son dos. Elle frissonna à ce contact. Il comprit pourquoi quand ses doigts, au lieu de rencontrer le tissu de sa robe, se déposèrent sur une peau tout en anfractuosités. Au niveau de la longue déchirure creusée par des ongles inhumains. Anthony retira vivement sa main, à la place de laquelle siégea alors celle de la jeune fille, qui caressa doucement sa cicatrice, réprimant de nouveaux sanglots.

– Il ne t’arrivera plus rien, maintenant.

À peine ces mots avaient-ils été prononcés qu’il avait déjà pris conscience de toute leur absurdité. Il faisait des promesses qu’il ne saurait sans doute pas tenir. Il suivait le piètre exemple de celui qu’il trahissait. Elle tourna ses grands yeux humides dans sa direction. Il pouvait lire dans son regard qu’elle ne le croyait pas, pour autant, une esquisse de sourire étira ses lèvres, illuminant légèrement son visage terni de larmes, de peur et de fatigue.
Puis son regard l’abandonna pour fixer la silhouette qui se tenait à sa gauche, égarée, anxieuse.

– Qui est-ce ?



La plaie était impressionnante mais malgré tout superficielle, j’avais pourtant l’impression d’avoir essoré des litres et des litres de sang dans la bassine d’eau où trempait à présent l’éponge humide que je pressai jusque-là sur sa blessure. Concentrée sur mon ouvrage alors que j’achevai d’appliquer le bandage sur la chair tailladée, je savais que son regard n’avait eu de cesse que de m’observer. Pour autant, je ne levai pas les yeux, pas même lorsque je me décidai à l’interroger enfin.

– Est-ce que tu l’aurais fait ?
– Quoi donc ? me demanda Nathaniel en feignant – très mal – l’ignorance.
– Livrer Daphnée à la sorcière, répliquai-je d’un ton égal. Est-ce que tu l’aurais fait ?
Il attendit plusieurs secondes avant de daigner enfin répondre.
– Peut-être.

Je m’arrêtai net dans mon mouvement, me relevai en prenant grand soin d’appuyer mes doigts sur sa plaie désormais pansée. Je sentis un frisson courir sur sa peau et un léger sourire – de ceux que l’on me trouvait bien rarement – se déposa sur mes lèvres. Jamais je n’avais à ce point voulu qu’il ait mal. Jusqu’alors, du moins.

– Elle aurait dû te tuer, fis-je, amère et tranchante, essuyant sans m’en soucier mes mains couvertes de sang sur le lin de ma robe qui en quelques jours avait perdu tous l’éclat de sa noble extraction.
– Beaucoup d’autres avant elle ont rencontré ce même souci, me répondit-il en se redressant, attrapant sa chemise au passage, qu’il enfila rapidement. On désire toujours me tuer et personne ne le fait jamais.
Pour l’instant…
– Pourquoi ? Pourquoi être allée voir cette sorcière ? Comment est-ce que tu la connais ? Pourquoi lui avoir vendu Daphnée ?
Les questions fusaient sans même me laisser le temps de réaliser que j’étais en train de les prononcer, et la réponse succincte que Nathaniel devait m’adresser n’eut rien pour calmer ma rage et ma curiosité.
– Personne ne pose mieux les questions que toi, je te l’ai déjà dit ?
– Et personne n’y répond plus mal.
Nathaniel s’avança vers moi, m’agrippa le menton du bout des doigts pour m’obliger à soutenir enfin son regard. Il maintint sa prise plusieurs secondes sans rien dire, sourire aux lèvres.
– Orianne était une sorcière puissante, c’est vrai, mais facilement corruptible. Et trop sûre d’elle, c’est ce qui l’a perdue. Il marqua une pause au cours de laquelle je fus plus que jamais tentée de lui faire remarquer que je ne pouvais que souhaiter le voir se perdre de la même manière et pour les mêmes raisons. Elle devait me rendre un service. Il nous faut espérer que c’est maintenant chose faite.
– Quel service ? dis-je, m’obligeant à soutenir son regard, quand bien même je ne le voulais toujours pas, contrainte à présent de voir son sourire s’élargir.
– Un sort qu’il fallait défaire.
– Quel sort ?
Nathaniel poussa un sourire.
– Parfois, tes questions m’ennuient. C’est dommage.

Je serrai les dents, tentant au mieux de ne pas me sentir piquée au vif par une réflexion qui devrait me laisser de marbre.

– Quand tu as décidé de libérer les prisonniers de l’île des soupirs, finis-je alors par demander après un court temps de silence… C’était uniquement pour libérer Daphnée, n’est-ce pas ? Pour récupérer ta monnaie d’échange ?

Pour moi, c’était clair, malheureusement évident. Ce que j’avais pris pour un élan d’héroïsme venu saisir allez savoir comment l’égoïsme personnifié n’avait jamais été qu’un nouveau stratagème ne devant servir qu’à ses propres fins. Ça expliquait tout. Jusqu’aux raisons qui avaient poussé la sorcière à lui transmettre l’étrange breuvage que j’avais bu ce jour-là. S’il s’était joué de Daphnée avant quiconque, je ne pouvais m’empêcher de me sentir trahie. Et sa réponse, légère, amusée, simple, n’arrangea rien.

– Oui.



Nathaniel quitta la tente où nous nous trouvions alors d’un pas léger, tandis que je réprimais pour ma part une furieuse envie de lui sauter à la gorge. À la place, je me contentai de rester là, à me maudire comme à l’accoutumée, consciente du fait que mes pensées et mes actes coïncidaient de moins en moins.
– Que tout le monde se rassemble, entendis-je sa voix appeler notre mince communauté d’une voix assurée, celle du leader né qu’il avait sans doute toujours été. Je ne bougeai pas pour autant, du moins jusqu’à ce que les mots suivants soient prononcés. Ah, Anthony, je ne m’attendais pas à ce que tu nous reviennes si vite.
Mon visage terne s’éclaira légèrement. Anthony était là, c’était qu’il allait bien. Cette fois, je n’attendis pas une seconde de plus, je me précipitai au-dehors, mais ce ne fut ni sur Anthony, ni sur Nathaniel que mon regard tomba tout d’abord.
– Gabriel ?


– Tu ne devais pas être mêlé à ça, je suis désolée.
Gabriel, animé d’une motivation que je lui envierai presque, nous aidait à plier bagages.
– Moi je ne le suis pas, me répondit-il dans un léger sourire. Encore moins maintenant que j’ai le loisir de te revoir.
Je sentis mon cœur se serrer.
– Gabriel…
– Je sais, m’interrompit-il, ne dis rien. Je suis un peu naïf mais quand on risque la mort deux fois de suite pour me fuir, je sais me faire une raison. Son sourire était étonnamment serein. Je ne m’en voulais que plus encore, à vrai dire. Mais je sais à présent que tu es en vie, que tu vas bien, je sais quelle est ma place. Tu n’as pas à t’excuser pour ça.
Et pourtant, je n’aurais jamais pu souhaiter autre chose au prince que de rester dans l’ignorance.
– Tu ne vas pas te joindre à nous, tout de même, si ?
Mon ton se voulait d’une neutralité exemplaire, mais le fait est que j’espérais réellement que sa réponse soit négative.
– En pensée oui… mais je vous serai plus utile au château.
Je laissai passer un léger silence, hésitante.
– Tu comptes trahir ton père ?
Le sourire de Gabriel disparut alors, je crois ne lui avoir jamais vu une mine aussi sévère.
– Il m’a trahi le premier.

Une fois nos affaires empaquetées, nous avons docilement suivi Nathaniel jusqu’à notre prochaine destination. Gabriel nous a accompagnés plusieurs heures durant avant de rebrousser chemin, en compagnie d’Anthony. Et nous avons poursuivi notre route dans un silence de plomb. Ce nouveau périple, « le plus lointain que nous aurons à effectuer », nous avait prévenus Nathaniel, dura plusieurs jours, il nous conduisit même hors de la forêt, à découvert. Nous avons coupé à travers champs plusieurs heures durant, jusqu’à atteindre un petit village portuaire dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Des capuches fichées au-dessus de nos têtes, nous devions sembler suspects au possible, mais personne ne nous interpella tandis que nous gagnions le port…
Là, une silhouette grande, squelettique patientait près d’un navire suffisamment large pour que nous puissions tous y tenir. Charron nous fixait, les bras croisés, comme s’il attendait notre venue depuis toujours.

– On va prendre le bateau ? demandai-je à Nathaniel. On retourne sur l’île ?
– Bien plus loin que ça, princesse, répondit-il d’un ton amusé.
Je ne répliquai rien, craignant de comprendre.
– Jusqu’au bout de l’océan.




_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Royaume du bout de l'océan
Messages : 750
Date d'inscription : 11/01/2015

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 2 Sep - 22:25

C'est toujours un vrai plaisir de lire !!!!

Comme c'est trop bien de voir tous ces personnages que j'adore dans le même endroit
Et j'ai tellement hate de la suite
Venez au bout du monde

_________________
La vengeance est un plat qui se mange froid.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 2 Sep - 22:37

Je suis contente !!!!

_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 23 Sep - 22:35


Chapitre VII : L'Histoire avant l'histoire


« je brûle d’apprendre votre histoire, qui doit être, sans doute, fort étrange [...] puisqu’il est certain que les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs malheurs. »

-Anonyme, Les Mille et Une Nuits


Ses doigts parcouraient sa peau de miel avec une concupiscence avouée, comme si chaque millimètre de son épiderme lui était acquis. Elle se laissait faire. Pour donner le change, elle se concentrait sur sa respiration. Sa poitrine s’abaissait et se relevait plus lentement sous l’effet d’une tension croissante, mêlée de dégoût, qu’il prenait à tort pour un signe de dévotion, de ce qu’il appelait sa « sensualité naturelle ». Chaque monceau d’elle, depuis son corps aux formes généreuses jusqu’au son de sa voix en passant par cette respiration altérée qui amplifiait ses ardeurs, était à ses yeux un appel à la luxure qu’elle ne démentait pas en dépit de tout le mépris, de toute la rancœur et de toute la haine qu’il lui inspirait. Elle ne démentait aucune de ces affirmations, au contraire, elle les encourageait à grand renforts de caresses, de baisers et de mots tendres. Elle dissimulait sa révulsion sous les atours de la séduction. Il n’y voyait que du feu, que ce feu qu’elle laissait croître au creux de ses reins, et qui l’avait invité aux promesses les plus folles. Elle lui faisait perdre la tête, elle le savait, et cette fois encore, il la perdrait au creux des draps de soie colorée, elle dissiperait sa réflexion dans la vapeur d’opium, elle l’inviterait à la question fatidique, et il n’aurait d’autre choix que de dire oui. Ce soir, peut-être ?
On cogna à la porte. Il réagit à cette interruption déplaisante par un grognement insatisfait.
– N’allez pas ouvrir… dit-elle d’une voix suave, osant ordonner à celui qui ordonne, déposant ses lèvres au creux de son cou.
Pour seule réponse, il ferma les yeux dans un nouveau grognement, d’aise, cette fois. Mais l’on frappa de nouveau.
– Sire, osa s’élever une voix hésitante, de l’autre côté de la porte, c’est le chef de la garde. Il souhaite vous parler. Il dit que c’est urgent.
Il poussa un profond soupir.
– Que peut-il y avoir de si urgent que cela ne puisse attendre demain ? s’exaspéra-t-il.
Les échos d’une conversation vive mais étouffée parvinrent à leurs oreilles, avant que l’homme ne reprenne, sur un ton d’excuse.
– Il dit que cela ne peut pas attendre.
Nouveau soupir. Il tourna son regard dans sa direction comme s’il attendait d’elle qu’elle prenne la décision à sa place. Elle lui adressa un sourire qui, pour une fois, n’avait pas besoin d’être feint.
– Si c’est urgent, ne le faites pas attendre, lui conseilla-t-elle de ce ton qu’elle n’ignorait pas être irrésistible à ses yeux. Nous nous retrouverons vite, je ne suis jamais loin.
– Que ferais-je sans toi, Latika ? répliqua-t-il avec contentement.

En guise de réponse, elle déposa ses lèvres sur les siennes et se redressa, réajusta son sari indécemment échancré jusqu’au bas de son dos, et quitta la pièce par la porte même au travers de laquelle on s’était exprimé plus tôt, passant une main dans ses longs cheveux ébène tout en tirant de sa main vacante sur la poignée. D’un sourire et quelques battements de cils, elle invita les deux hommes à entrer et referma précautionneusement la porte derrière eux. S’adossant au mur le plus proche, elle ferma les yeux et prit une grande inspiration. Tentant de chasser de son esprit tant qu’elle le pouvait les yeux lubriques qui l’avaient dévorée quelques instants plus tôt, et de dégager ses narines des relents d’attar que transpirait son amant au moindre mouvement. Bien qu’elle fut tentée de fuir, elle demeura immobile, et pressa l’oreille contre les murs. La conversation à l’intérieur était animée. Elle ne percevait que quelques bribes, suffisamment tout de même pour comprendre.

– … impossible !
– Nos scientifiques… formels… la barrière…
Ce mot suffit à faire battre le cœur de Latika si fort qu’elle craignit qu’on ne l’entende à travers a paroi qui la séparait de ceux qu’elle épiait.
– … absurde… Pourquoi l’auraient-ils détruite ?…
– … peut-être… un accident ?
– … ou un piège.
– JE NE LES LAISSERAI PAS REVENIR !
Cette fois, la voix du sultan devenue cri n’avait pu échapper aux oreilles de Latika.
Ils allaient revenir. Son cœur allait céder. IL allait revenir.



L’océan, je crois qu’il n’est plus si hasardeux de vous l’apprendre à ce stade de mon histoire, est l’un des acteurs primordiaux de celle-ci, si ce n’est peut-être le plus important. Il était durant mon enfance cette simple ressource qui alimentait nos existences, il est devenu l’assassin cruel de Victoria alors même que j’ignorais les réelles circonstances de son départ (et j’aurais préféré ne jamais mettre de visage plus évident sur cet assassin, cette figure que je pense distinguer quand je m’observe moi-même dans le miroitement de ces eaux hostiles). Il était le chemin vers mon destin, tragique, tandis que je le traversais jusqu’à l’île des soupirs sur la barque de Charon. Il était un ami dangereux et accueillant quand, après la mort de Marianne, je le prenais pour échappatoire… Il était le pire et le meilleur de moi. Indissociable de moi. Comme s’il coulait dans mes veines de cette eau salée en diable. À l’heure où j’en observais la surface, alors que le bateau progressait toujours plus loin dans cet inconnu terrible, et qu’il nous entourait de part et d’autre, ne nous laissant plus de toute part que du bleu pour horizon, je ne le comprenais pas. Et j’ignorais quel sort il me réservait cette fois. Je le contemplais avant tout pour tromper mon ennui, alors qu’un silence de mort régnait sur notre embarcation.

J’ignore pour combien de minutes ou d’heures on m’avait abandonnée à ma contemplation, mais je fus finalement rejointe. Tout en constatant une présence à mes côtés, je ne m’y attardais pas tout d’abord, me contentant toujours de jeter mon regard tout autour de moi, comme si mes yeux pouvaient projeter des ancres auxquelles rattacher ce poids tenace qui m’oppressait depuis la mort de Victoria, depuis celle d’Anna, et sans doute bien avant, en réalité. J’aurais aimé me délester de ce poids, comme certains envoient par le fond ce dont ils veulent se débarrasser. Mais sans succès. Finalement, je tournai la tête, et mon regard tomba sur Emma. Accrochée à la rambarde comme si elle craignait à tout instant de tomber ou – étrange impression qui me vint pourtant immédiatement – de basculer de son plein gré en avant, elle avait la mine plus pâle encore que d’ordinaire et l’air un peu désorienté.

– J’ai toujours eu le mal de mer… se justifia-t-elle d’un ton qui sonnait faux, mais que je ne relevai pas.
C’était une simple invitation, je le savais, une invitation à prendre la parole à mon tour, mais il me fallut néanmoins plusieurs longues secondes avant d’accéder à sa requête dissimulée.
– Je croyais que ça n’existait pas, admis-je finalement. Je pensais que le royaume du bout de l’océan était une invention d’Edgar.
Emma opposa à ma réflexion un silence qui devait m’inviter à encore en dire davantage.
– C’est toujours l’excuse qu’il utilise, non ? Tous les gens qui disparaissent, qui sont supposés finir leurs jours là-bas, combien d’entre eux ont rempli la fosse où j’ai trouvé Victoria ? À mesure que je m’exprimai, ma voix était de plus en plus tremblante, soumise à des spasmes incontrôlés. J’avais presque cru qu’elle se trouvait vraiment là-bas… ajoutai-je, me rappelant ce vide, en moi, lorsque nous étions supposés célébrer les noces de ma sœur à distance avec cet étranger du bout du monde, comme si la part la plus inavouée de ma conscience avait déjà tout deviné, me souvenant de ce moment terrible où ses yeux vides et son visage creusé de vers avaient rencontré les miens… Au fond, j’aurais voulu que ce soit vraiment faux. Et puis, n’est-ce pas étrange, ce royaume d’où les gens viennent et où l’on ne peut se rendre… ajoutai-je, consciente qu’Emma n’avait nul besoin de cet argumentaire qu’elle devait très bien connaître elle-même.
– C’est plus compliqué que ça… osa-t-elle m’apprendre d’une voix faible que je savais dors et déjà ne pas devoir associer à un quelconque mal de mer.
– Expliquez-moi, répliquai-je d’un ton plus autoritaire que je ne l’aurais voulu. Comment Nathaniel peut-il prétendre nous amener dans un endroit où personne n’a jamais pu se rendre ? Pourquoi tout le monde se jette dans le piège à chaque fois qu’il en tend un comme si c’était normal ?
Et moi la première. Ma rancœur de ces dernières semaines s’était exprimée en cette seule phrase, et Emma en avait fait les frais. Ce n’était pourtant pas elle que je blâmais au-delà du raisonnable. C’était ce sourire fiché sur un corps frêle et un visage mangé de cicatrices qui bavardait en ce moment avec Charon, l’air beaucoup trop rayonnant pour que cela me rassure.
– Il le peut… répondit Emma avec prudence, semblant mesurer le moindre de ses mots… parce qu’il s’y est déjà rendu.
– Et vous le croyez sur parole ? demandai-je, loin d’être convaincue.
– Je le crois car j’y étais, moi aussi, en même temps que lui.

Cette révélation me laissa sans voix. Je l’observai un moment, sans rien dire. Elle-même laissa filer au-dessus de nous plusieurs interminables secondes de silence avant de reprendre la parole, un temps qui lui avait été nécessaire, sans doute, pour rassembler ses idées, faire le tri entre ce qu’elle était en droit de me dire ou non.

– C’était il y a une vingtaine d’année. À l’époque, Féérie avait colonisé le royaume du bout de l’océan. Voyant que ce terme m’était étranger, elle chercha ses mots pour me l’expliquer différemment. Le roi de l’époque avait placé ces terres sous sa tutelle, dans l’idée d’agrandir son empire et de… elle grimaça légèrement… de civiliser leurs habitants. À l’époque, quand j’ai embarqué pour ce royaume, j’étais très enthousiaste, je m’y rendais en tant que professeur, et je pensais accorder aux enfants de ce monde une chance inouïe, je pensais réellement que c’était une bonne chose à faire… je ne me rendais pas compte…
Sa voix était chancelante, j’y décelai tant de regrets ! À mille lieue de la froideur dont elle était capable d’ordinaire.
– Et Nathaniel ? demandai-je, très indélicatement.
– Eh bien… Emma regarda autour d’elle, pour s’assurer que le fugitif ne pouvait pas l’entendre, sans doute. Il faisait partie des représentants de Féerie sur place.
Il y a vingt ans… je renonçai, une fois n’est pas coutume, à demander comment cela pouvait bien être possible au vu de son apparence. Je m’étais habituée à ce que ce mystère demeure sans réponse. Emma poursuivit :
– Ils étaient trois, à l’époque, commandités par le roi, qui avait toute confiance en eux. Nathaniel, Anthony et Edgar.
– Edgar ? répétai-je, incrédule.
Elle hocha la tête.
– Il ne t’en parlera peut-être pas, mais je pense qu’à cette étape de notre voyage, tu es en droit de le savoir. Tous les trois étaient amis, à l’époque.
Nathaniel, Edgar et Anthony, amis… J’ignore quelles amitiés peuvent s’achever dans la soumission, l’emprisonnement, le sang et la soif de vengeance, mais je me sentais à la fois curieuse, estomaquée et anxieuse. Anxieuse car je n’entrevoyais rien du fin mot de cette histoire.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
Emma prit une grande inspiration. Et sa réponse me parut bien lacunaire.
– Le sultan du royaume du bout de l’océan s’est insurgé, et une guerre a éclaté. Il est mort en même temps que le roi de Féerie dans la bataille. Edgar l’a remplacé au pied levé et a négocié la paix avec le nouveau sultan. Pour sceller ce pacte, il a fait construire une barrière magique infranchissable par l’une des sorcières les plus puissantes de Féerie pour séparer nos deux royaumes. Cette barrière qu’elle a promis à Nathaniel de détruire s’il lui livrait Daphnée.
Tant d’informations s’accumulaient dans mon esprit que je me sentais sur le point d’imploser. J’étais loin d’en avoir fini, pourtant.
– Et Anthony et Nathaniel, comment est-ce qu’il…
– Ce n’est pas à moi de t’apprendre cette partie de l’histoire, me coupa-t-elle net.
Elle m’observa avec un sourire presque maternel.
– Repose-toi, tu en as besoin.




_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 759
Date d'inscription : 23/11/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Sam 24 Sep - 0:16

C'est tellement plaisant de lire cette partie de l'histoire



Latikaaaa

Vivement la suite

_________________
La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 30 Sep - 20:59


Chapitre VIII : Désert et mirages


« Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie... »

-Charles Perrault, Barbe Bleue


Ils avaient défilé, les uns après les autres, en rangs d’oignon, l’air contrit, soucieux de lui transmettre des messages de compassion qui, même s’ils avaient été appropriés, auraient forcément sonné faux. Ils ne pouvaient pas compatir à son absence, à sa douleur, au mal qui le rongeait sans cesse depuis le départ d’Eleonore, le tout premier. Au fond, il aurait peut-être moins souffert si elle avait disparu pour de bon, comme le discours tout protocolaire prononcé par le roi l’avait laissé présumer, tout en prenant soin malgré tout d’abreuver le peuple de rêves et d’espoir. Il prétendait transformer la douleur en force, le deuil en épreuve salvatrice, dont l’on ressort plus noble… Tissu de mensonges. C’était exténué qu’il avait finalement pu prendre congé de ses hôtes, prenant le chagrin pour prétexte. Et tandis que dans tout Féerie, la nouvelle du décès de la princesse se répandait comme un traînée de poudre, Gabriel n’avait jamais eu autant la certitude que la jeune femme était encore bel et bien vivante. Il le lui avait annoncé la veille au soir, avait inventé un mensonge, un parmi tant d’autres, avec tant d’assurance et d’aplomb que le prince d’autrefois y aurait cru sans rien deviner de ce qui lui était dissimulé. Eleonore n’était pas morte. Edgar avait peur, il était acculé. C’était tout ce que cette nouvelle dispersée aux quatre vents signifiait. Parler si directement de la mort d’autrui, pour ce roi qui avait pris un soin si particulier à la dissimuler aux regards, c’était dors et déjà un constat d’échec… dont sauraient allègrement rire les rebelles, si la nouvelle était, à l’heure actuelle, à la portée de leurs oreilles. La mascarade était au-delà du supportable pour lui. Elle faisait bouillonner en lui une colère telle qu’il ne pensait pas en avoir déjà éprouvée, et il se sentait impuissant, d’où il se trouvait, même s’il s’était juré d’obéir aux directives de Nathaniel (sans pour autant lui faire réellement confiance), même s’il avait foi dans le jugement d’Anthony. À l’heure actuelle, il n’avait réellement plus que lui pour pilier, et il en abusait sans doute, alors qu’il avait fait venir dans sa chambre le serviteur du roi, qui s’était exécuté en prenant au demeurant soin d’échapper à la vigilance de ce dernier. Au nom d’une paranoïa excessive, peut-être, mais justifiée néanmoins.

– C’est ridicule, affirma Gabriel, son regard rivé vers la fenêtre de sa chambre tandis qu’Anthony refermait la porte derrière lui.
– Je sais…
– Tu… tu es sûre qu’elle va bien, n’est-ce pas ? On est sûr qu’il ment, pas vrai ?
Il en était à ce point de conditionnement. Et il s’en rendait bien compte. Rien ne tenait dans le discours de son père, le mensonge, pour qui avait ouvert la boîte de Pandore, était cousu de fil blanc. Mais une part de lui avait encore envie d’y croire, avait envie de nier son évidente naïveté, d’espérer l’amour d’un père qui ne l’avait jamais estimé.
– Gabriel…
– Non, non, je sais, je sais… C’est juste que… je ne pensais pas qu’il irait jusque-là.
– C’est bon signe, affirma Anthony en déposant une main tremblante sur l’épaule du prince. Si le geste était hésitant, sa voix, elle, était étonnamment assurée, de celles que Gabriel ne lui connaissait pas avant il y a quelque temps. Il ne sait pas comment réagir, le voile est en train de se déchirer, il commet des erreurs.
Mais des erreurs calculées. Gabriel avait songé que le retour d’Eleonore trahirait l’affirmation d’Edgar. Seulement, nul ne savait qu’Anna, elle, était bel et bien morte. Un mensonge en sauverait un autre, c’était ainsi qu’il avait toujours procédé.
– C’est pour bientôt, alors…
Ce n’était pas une question. Gabriel le savait, et l’admettre serrait son cœur atrocement. Même si c’était la seule issue, même s’il savait qu’ils ne pouvaient suivre aucune autre voie, plus maintenant, c’était allé beaucoup trop loin.
Anthony hocha la tête.



Des jours et des jours de bleu. Des semaines, peut-être. J’ai fini par cesser de compter. Juste le clapotis de l’eau, un horizon qui ne change jamais, seul le ciel dévoilait une palette de couleurs insoupçonnées. Mais toujours dominait le bleu. Cette couleur m’était devenue oppressante. D’autant plus que l’ambiance sur l’embarcation n’était pas forcément au beau fixe. La promiscuité n’aidant pas, les disputes étaient fréquentes, Daphnée, qui s’était un peu ouverte à moi, ne me parlait plus de nouveau, Orianne flottait des uns aux autres, tentant d’apaiser les tensions, sans succès. Moi aussi, je parlais peu. J’avais voulu tenter d’extorquer à Emma plus d’informations au sujet de ce passé trouble qui la liait à Nathaniel, Anthony et Edgar, à l’ancien roi, ainsi qu’au royaume du bout de l’océan, mais elle refusait de m’en dire plus. Quant à Nathaniel lui-même, il passait le plus clair de son temps en compagnie de Charon. J’avais la sensation singulière, qui m’avait déjà saisie lors de nos errances à travers la forêt, qu’il évitait ma compagnie… une démarche que je saisissais d’autant moins qu’il n’était pas d’un naturel à fuir, y compris les conversations embarrassantes. Son silence m’agaçait… et pourtant, combien de fois avais-je voulu le faire taire ? Je ne les comptais plus. Oui, depuis quelques jours, j’étais devenue aussi muette que Daphnée pouvait l’être elle-même. Cramponnée à la rambarde, je me contentais de fixer le bleu du regard. Encore, encore, hypnotisée par cet infini où se perdre et se noyer, où les cris ne trouvaient pas d’écho, où le monde se résorbait. Puis c’est apparu. L’horizon s’est bruni. Une ligne brune à la surface de l’océan, au loin.

– Terre ! Terre ! Je vois la terre ! m’exclamai-je d’une voix éraillée d’avoir si peu parlé dernièrement. Discours inutile, il est certain que Charon l’avait aperçue avant moi. Cependant, je vis le regard de Nathaniel suivre la direction qu’avaient pris mes yeux tantôt. Et un nouveau sourire, qui me semblait plus honnête que tous ceux qu’il avait pu afficher jusque-là (et ils étaient plus que nombreux) avait orné son visage.

Et en effet, la terre était toute proche. Il nous fallut néanmoins de nombreuses heures encore avant d’accoster sur une plage dorée, frappée d’un soleil brûlant. Plus nous approchions de ces terres inconnues, plus la chaleur nous enveloppait, ce n’était pourtant qu’un avant-goût de la fournaise qui nous attendait. Charon avait jeté l’encre, et pendant un temps, personne ne prononça mot. L’or s’était substitué au bleu. Du doré à perte de vue. Pas une trace de vie humaine, néanmoins. Malgré la chaleur accablante, je sentis un frisson terrible me parcourir l’échine. Une affreuse appréhension. Malheureusement plus que justifiée. Cette contemplation silencieuse de l’inconnu perdu de vue pour certains, fantasmé pour d’autres, nous propulsait dans une sorte de gouffre duquel il était difficile de s’extirper. Enfin, Nathaniel osa briser le silence.

– Je dois y aller.
Je ressentais comme quelque chose de différent dans le ton de sa voix. Elle avait perdu un peu de son insupportable assurance. Sans dire un mot de plus, il s’empara de sa besace, qu’il remplit abruptement de plusieurs gourdes d’eau. Je le talonnai, m’en rendant à peine compte.
– Attends, fis-je, quelques centimètres derrière lui. Je ne sais pas où tu vas, mais je vais avec toi.
Plusieurs longues secondes durant, il ne répondit rien, puis finalement, il se tourna vers moi. Je me sentis étrangement rassurée de constater qu’il souriait encore. Il me détailla du regard un instant, puis finalement, mettant fin au supplice, il me répondit.
– Comme tu voudras, princesse.

L’ébahissement avait laissé place à l’impatience pour d’autres passagers de l’embarcation, qui ne demandaient plus qu’à découvrir ces terres mystérieuses, et qui semblaient vierges de toute vie humaine, mais les ordres de Nathaniel furent on ne peut plus clairs. Ils devaient rester dans le bateau, nous attendre. Emma, d’un ton directif que je ne lui avais plus entendu depuis longtemps, exigea d’accompagner Nathaniel. Je percevais de l’inquiétude dans sa voix, mais cela n’empêcha pas le fugitif de répondre par la négative. Lui, ne me semblait pas avoir peur. Son attitude dissimulait autre chose, une chose que je ne devinais pas.

Nous ne fûmes que deux, donc, à nous engager dans le désert brûlant, et à nous perdre dans l’immensité sablonneuse qui nous faisait face. Petit à petit, l’embarcation ne devint qu’un point minuscule derrière nous, et rien ne semblait se profiler au-devant. Le soleil, cruel, agressait mon crâne de martellements violents, j’avais chaud, ignoblement chaud. Trempée de sueur, j’avais la sensation que le moindre de mes pas me demandait un effort surhumain. Y avait-il seulement quoi que ce soit, dans la direction où nous filions ? Je finissais par en douter. Emma et Nathaniel avaient peut-être été victimes de chimères, s’étaient bercés d’illusions comme nous tous, avaient rêvé ce monde qui avait exigé de nous tant d’efforts et de route. Pour autant, Nathaniel, bien qu’aussi assommé de chaleur que je pouvais l’être, je le voyais bien, ne renonçait pas, avançait tout droit avec force assurance.

– Emma m’a dit que vous étiez déjà venus ici, hasardai-je, peu sûre de moi, le souffle court et la gorge transie de soif.
Il tourna vers moi ses yeux charbon.
– C’est pour ça que tu as voulu m’accompagner, pour connaître la vérité ?
– Non.
Si ma réponse fut vive, elle n’en fut pas moins sincère. Ce qui me surprit moi-même. Pourquoi avais-je préféré l’accompagner quand je pouvais m’éviter ce nouveau saut dans l’inconnu ?
– Qu’est-ce qu’elle t’a dit, exactement ?
– Qu’Anthony était là, aussi, et Edgar… que vous étiez amis…
Nathaniel stoppa net, sous la cagnard violent.
– Qu’est-ce que tu veux m’entendre dire, Eleonore ?
– J’en sais rien… la vérité, pour changer ! Tu te plains d’Edgar et de ses mensonges, et tu ne me dis rien. Je poussai un profond soupir. Les mots que j’avais contenus tout ce temps s’échappaient de mes lèvres sans que je sache les contrôler. Je te suis, je ne fais que te suivre et je ne sais même pas qui tu es.
Son regard sombre toisa le mien, y plongea si profondément que je me sentis mal à l’aise.
– Tu veux savoir qui je suis ?
Je hochai la tête en réponse à cette question toute rhétorique.
– Je suis une illusion, rien de moi n’est vrai. Il marqua une légère pause, ne cherchant pas à expliciter son propos pour le moins énigmatique. Mais plus pour longtemps.

Il détourna ses yeux de moi, les leva devant lui, et dans un élan d’énergie que je peinais à trouver chez moi, il dévala à une vitesse folle la dune imposante qui s’étendait face à nous. Je le suivis au pas de course, à m’en arracher les poumons. Parvenue au sommet, je n’avais presque plus de souffle, et ce que je découvris en bas le coupa pour de bon. C’était là, sous mes pieds. Une cité gigantesque et dévastée.

– Elle te dira qui je suis.





_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Royaume du bout de l'océan
Messages : 750
Date d'inscription : 11/01/2015

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 30 Sep - 21:55

Chaleur chaleur

Encore une fois, j'adore tellement tellement tellement

Vivement la suite

_________________
La vengeance est un plat qui se mange froid.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Féerien
Messages : 517
Date d'inscription : 11/01/2015

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 14 Oct - 22:57


Chapitre IX : Latika



« Outre cela, elle étoit pourvue d’une beauté extraordinaire ; et une vertu très-solide couronnait toutes ses belles qualités. »
Anonyme, Les Mille et Une Nuits.



– … des corbeilles qui ne désemplissent jamais, des fruits colorés aux parfums sucrés, comme nous n’en avons jamais goûtés. Les corbeilles sont en or, les maisons sont en or, les rues en sont pavées, les vêtements, aussi, sont cousus d’or. Là-bas, ils ont tant d’or qu’ils le changent en poudre, pour illuminer leurs visages. Et il ne pleut jamais, tu imagines ?
– Alors ils ne boivent jamais ?
Anna avait levé les yeux au ciel, agacée par ce scepticisme si naturel chez moi, auquel je l’avais pourtant habituée, avec le temps.
– Eh bien justement, ils ont des puits sans fin, où l’eau ne tarit jamais, reste claire et pure.
Elle m’avait adressé un sourire fier, ravie d’avoir si facilement pu briser mon argument peu convaincu.
– On dirait que tu y as déjà été…
– J’en rêve, parfois, avait répondu Anna dans un haussement d’épaules. J’ai l’impression d’y être.

Je n’avais rien répondu, toute influençable pouvais-je encore être alors, ma propension au doute était déjà bien présente. Anna n’avait pas essayé de me convaincre davantage, je ne l’avais pas contredite non plus. Au fond, j’avais envie de la croire. Au fond, j’aurais aimé pouvoir rêver, moi aussi. Elle avait déposé une main sur mon épaule et planté son regard dans le mien, et alors, comme cela nous arrivait parfois, trop rarement peut-être, j’avais cru me découvrir dans son regard, et je pense qu’elle se voyait dans le mien. Nous n’aurions pu être plus différentes, toutes jumelles étions-nous, mais il y avait toujours eu ces moments de grâce, où nous nous rappelions qui nous étions. Ce que nous serions toujours l’une pour l’autre.

– Victoria vivra heureuse, crois-moi.

Je ne l’ai pas crue.


Peut-être que, d’où elle se trouve, Victoria tutoie les anges, se baigne dans des sources intarissables, se nourrit de fruits exotiques dans des cornes d’abondance… Peut-être qu’Anna l’espérait, elle aussi. J’ai envie de croire que le monde qu’elle fantasmait pour moi était celui qu’elle espérait pour notre petite sœur. C’était celui que j’espérais pour Anna aussi. Malgré tout. Mais ce que j’avais sous les yeux n’avait rien du paradis terrestre que l’on m’avait dépeint.

Edgar avait bien menti. Le royaume du bout de l’océan existait, mais il n’avait rien d’idyllique. Les murs n’étaient pas d’or mais de terre, et s’effritaient, se fissuraient de toutes parts, les rues étaient pavées de sable, et le plus vilain de mes accoutrements de paysanne aurait semblé tenue de fête : hommes et femmes, tous ceux que nous croisions étaient revêtus de guenilles. Même Nathaniel, avec sa tenue rapiécée et son visage ravagé et squelettique, avait l’allure d’un gentilhomme alors que la misère se personnifiait sous nos yeux. Tous autant qu’ils étaient, ils nous dévisageaient. Je le comprenais sans mal, car j’avais moi-même bien des difficultés à ne pas focaliser toute mon attention sur eux, ou plus précisément sur leurs peaux sombres, d’un brun doré. Si l’or avait déserté leur royaume, il fallait croire que leurs peaux l’avaient absorbé, comme si chacun d’entre eux s’était laissé dévorer par l’un des rayons tapageurs du soleil qui, insistant, me donnait mal au crâne, me faisait suer à grosses gouttes. J’hésitai à demander à Nathaniel de me laisser boire une nouvelle gorgée d’eau. Nous devions économiser nos réserves pour le retour, c’est vrai, mais j’étais insatiable. La moindre goutte de liquide semblait sécher avant même de passer la barrière de mes lèvres. Ma gorge était terriblement sèche mais je m’abstenais de me plaindre. Nathaniel ne m’aurait pas écoutée de toute façon. Il semblait toujours aussi absent, prêtait à peine attention à ma présence, se contentant seulement, de temps à autres, de zyeuter de mon côté, pour s’amuser, sans doute, de mon incrédulité face à ce monde que je découvrais pour la première fois et où rien ne m’était familier. Les couleurs, ici, étaient plus tapageuses, l’air se chargeait de fragrances différentes de celles dont j’avais l’habitude, je me serrais au plus près de mon ancien prisonnier pour ne pas me laisser happer par cet environnement dont je n’aurais su dire s’il était véritablement hostile ou non. Le royaume du bout de l’océan était un pays de sable, de ruines, de chaleur et de misère, c’est tout ce que je retenais. J’avais beaucoup de questions, la gorge trop sèche pour les prononcer.

Je me laissais guider de ruelles en ruelles, sans savoir où cela nous mènerait… finalement, après de très longues minutes de marche, nous nous arrêtâmes face à une maison aussi délabrée que ses voisines, qui ne se distinguait que par le fait qu’elle était légèrement à l’écart de ces dernières. Nathaniel demeura quelques secondes immobile face à la bâtisse sans esquisser le moindre geste, et ces secondes me semblèrent durer une éternité. Ce ne fut qu’au terme de cette période de latence interminable qu’il leva la main pour frapper à la porte. Il n’eut cependant rien le temps de faire, car la porte s’ouvrit d’un coup sec. Je n’eus rien le temps de comprendre (ce qui était bien souvent le cas, je dois bien l’admettre), l’on se précipita sur Nathaniel et lui infligea une gifle magistrale sur laquelle j’aurais dû bien souvent prendre exemple.

– Espèce de salaud, tu as vraiment osé ! Je savais que c’était toi, j’ai tout de suite compris que c’était toi…

C’était la voix d’une femme, une femme à peine plus âgée que moi. Un seul regard me suffit pour en venir à cet incontestable constat : elle était magnifique. Même quand la colère déformait les traits de son visage, elle était belle. Une peau dorée, de longs cheveux bruns et lisses qui longeaient ses formes généreuses jusqu’à ses hanches, des yeux sombres qui, même assassins, avaient un charme singulier. Le mot « séduction » avait dû être créé pour elle. Elle était vêtue d’une robe couleur rouge, or et vert, taillée d’une manière singulière, mais qui mettait plus encore en valeur ses trop nombreux atouts. Rien à voir avec les frusques de tous ceux que nous avions croisés jusqu’alors.

– Moi aussi, je suis heureux de te revoir, Latika, répondit Nathaniel, caressant du plat de la main sa joue endolorie, un sourire que je ne lui connaissais pas aux lèvres.
La dénommée Latika croisa les bras, semblant retenir de nouveaux coups, ou peut-être les garder pour plus tard.
– Qu’est-ce que tu es venu faire ici, pourquoi t’es revenu ?
Son regard meurtrier ne se détachait pas de Nathaniel. Elle ignorait les cicatrices sur son visage, au mieux semblait s’en amuser. Les yeux de Nathaniel, eux, restaient concentrés sur sa sublime interlocutrice. Je n’eus jamais autant le sentiment d’être invisible.
– Je serai ravi de tout t’expliquer en détails, mais ce n’est pas le genre de conversation que l’on tient sur le pas d’une porte.
Latika le toisa un moment, les dents serrées, puis se décala légèrement pour nous laisser entrer.
– Mets un pied à l’intérieur, mes frères te tueront, répondit-elle d’un ton sévère.

J’ignorai l’ampleur de la menace, mais je n’avais aucun doute quant au fait que la jeune femme ne plaisantait absolument pas. Cela n’empêcha pas Nathaniel d’entrer sans plus attendre. Je le suivis comme son ombre, ne sachant trop quelle devait être ma place en cet instant. Ce ne fut que lorsque je pénétrai à mon tour à l’intérieur que Latika sembla prendre conscience de ma présence. Pour autant, les mots qu’elle prononça alors, d’un froid glacial, bien qu’ils me concernaient, ne m’étaient pas directement adressés.

– Qui est-ce ? demanda-t-elle en refermant la porte derrière elle.
– Oh… pardonne-moi, je manque à tous mes devoirs. Nathaniel avait retrouvé son ton fanfaron. Latika, je te présente Eleonore. Eleonore, Latika. Eleonore m’a évadé de prison.

Je me retins de remarquer que cette information n’avait rien d’exacte. Ce serait bien davantage Anthony et Emma qu’il fallait gratifier pour cet exploit mais je doutais fort que ma parole revête quelque intérêt que ce soit pour la jeune femme qui, quand elle posait les yeux sur moi, se montrait si froide qu’elle me glaçait le sang. Je préférais me concentrer sur ce qui m’entourait. Mes yeux balayèrent l’endroit du regard. Le dénuement des lieux me faisait penser à la maison où j’avais grandi : peu de meubles, peu de décoration. Juste le strict minimum, somme toute.

– De prison ? répéta Latika, dont la voix semblait s’être radoucie, bien qu’il y demeurait une certaine froideur.

Elle nous fit installer dans son salon et nous servit deux verres d’eau. Le geste me surprit, mais je choisis de ne pas m’en défier. Sans souci de décence, je me précipitai sur le mien et le vidai d’une traite. L’on n’attendait pas de moi que je prenne la parole, manifestement, alors je restai le témoin improbable d’une nième scène que je n’étais pas complètement capable de comprendre.
Nathaniel hocha doucement la tête.

– Là où Edgar m’a envoyé il y a dix-neuf ans.

Il y a dix-neuf ans… Un souvenir qui semblait leur parler plus que cela ne pouvait sembler logique aux vues de leurs apparences. Ce mystère toujours non résolu.

– Vous avez eu grand tort de le libérer, jeune fille, dit-elle, tournant son regard vers moi. Je manquai de sursauter, je ne m’attendais vraiment plus à ce que qui que ce soit prête attention à moi, mais cela ne dura que peu de temps, car Latika détourna ses yeux de moi pour les poser à nouveau sur Nathaniel. Il méritait bien pire que la prison.
– Je sais.
Les mots s’échappèrent d’eux-mêmes de mes lèvres. Des mots absurdes, bien sûr, car après tout, je ne savais absolument rien. Rien de ce passé commun qui avait nourri l’évidente amertume de Latika. En réponse à mon affirmation, Nathaniel laissa échapper un léger rire que je ne pus m’empêcher d’imaginer moqueur. Je me rembrunis.
– Mais il n’est pas trop tard pour changer la donne, affirma-t-elle ensuite, après que le rire de Nathaniel lui eût décoché une grimace (qui n’avait pas su pour autant l’enlaidir). Tout ce voyage pour venir mourir dans mes bras. Elle afficha un sourire empreint d’ironie. Ce serait presque romantique. Alors, pourquoi vous êtes là ?
Je tournai mon regard vers Nathaniel, mais ne savait rien déchiffrer chez lui. J’attendais de sa part une réponse grandiloquente comme il savait parfois en faire, mais finalement, il se contenta de propos qui m’exaspérèrent autant qu’ils l’agacèrent, elle.
– Je n’allais pas faire tout ce voyage sans passer te voir, tout de même.
À ces mots succéda un long silence, puis un claquement sourd. La main de Latika s’était aplatie une nouvelle fois sur le visage de Nathaniel, qui encaissa sans broncher, sans cesser de sourire.
– Connard… siffla-t-elle entre ses dents serrées.
Elle allait reprendre la parole, mais Nathaniel s’exprima avant elle.
– J’ai un marché à te proposer. Je veux me racheter auprès de toi… et de tes frères.

– Quel marché ?

Mon cœur manqua un battement. Nous n’étions plus seuls dans la pièce, trois hommes venaient d’y faire leur entrée.
Et je crus presque voir le sourire de Nathaniel disparaître pour de bon.



_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 759
Date d'inscription : 23/11/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Sam 15 Oct - 0:07

J'adore j'adore j'adore j'adore j'adore !!!!

Je veux les frangins de Latika sur le foruuuuum !!!!!

_________________
La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Féerien
Messages : 517
Date d'inscription : 11/01/2015

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Sam 15 Oct - 0:08

Je suis contente
Moi aussi !!!!

_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 4 Nov - 22:27


Chapitre X : Les gardiens


« Ali Baba, plutôt par son bon naturel, qu’intimidé par les menaces insolentes d’un frère barbare, l’instruisit pleinement de ce qu’il souhaitait. »

-Anonyme, Les Mille et Une Nuits


Elle avait déjà goûté à ce parfum de fumée et de cendres, elle avait déjà éprouvé le vertige, ce trouble caractéristique, un abandon par les poumons. Elle avait cherché à lutter cette fois encore. Les flammes léchaient son échine et lui arrachaient la rétine. Elle n’entendait plus que le crépitement du bois assailli de feu, elle ne distinguait plus le cri de ses camarades d’infortune, et bientôt, les mouvement alentours se dissipèrent également dans un torrent d’étincelles rouge sang. Il n’y avait plus rien, juste la chaleur, cette chaleur insoutenable. Et ce brasier allait la consumer toute entière. Tout ce chemin, ces démons vaincus, et finalement, ça allait s’arrêter là… Tout devint noir…

– Eh, gamine !

La voix, grave et apaisante, lui parut d’abord lointaine, comme un écho inaccessible. Puis elle sembla se rapprocher en même temps qu’elle reprenait ses esprits. Combien de temps avait passé ? Qu’était-il arrivé ? Qui était-ce ? Beaucoup de questions. Aucune réponse. Ses yeux s’ouvrirent douloureusement. Une tache noire compliquait sa vision, elle suivait son regard où qu’il se pose, et il s’arrêta finalement sur un homme dont elle distinguait à peine le visage. Elle devinait une peau brune et de longs cheveux noirs. Ça s’arrêtait là.

– Enfin réveillée, fit l’homme d’un ton où elle crut déceler un sourire qu’elle ne parvenait pas à voir.

Elle tenta de se redresser légèrement, afin de pouvoir prendre conscience de l’endroit où elle se trouvait, mais sa vue perturbée peinait à s’attacher au moindre repère. La tête lui tourna, et elle ne sut que se rallonger. Son crâne atterrit sur une matière douce et moelleuse. Elle voulut demander où elle se trouvait, elle en fut incapable.

– Tout va bien… On peut dire que tu l’as échappée belle. Tu dois avoir une bonne étoile, petite.

Une bonne étoile… Quelle suggestion absurde. Quelle que soit l’étoile sous laquelle elle avait pu naître, elle était forcément noire et cruelle. Une bonne étoile… Est-ce qu’elle était seule ? Qui était cet homme ? Et les autres ? Est-ce qu’ils étaient là ? Est-ce qu’ils s’en étaient sortis ? Est-ce qu’elle était la seule ? Elle ne parvenait pas à poser la moindre question. À la place, elle ne savait que battre frénétiquement des paupières dans l’espoir de faire disparaître la tache noire. Sans succès.

– Comment tu t’appelles ? demanda l’inconnu, toujours avec autant de douceur dans la voix.

Elle secoua doucement la tête. Elle avait beau essayer, elle ne parvenait pas à répondre, elle ouvrait la bouche, aucun son n’en sortait. Elle ne pouvait pas parler. Elle ferma les yeux. Des larmes perlèrent sur ses joues. Tout était noir.

– Ce n’est pas grave… reprit-il doucement. Je m’appelle Gorav. Et je vais prendre soin de toi.



Les échos de voix me parvenaient depuis la pièce voisine, mais je me voyais incapable de distinguer le moindre mot, tout ce que je devinais, c’était que la conversation était particulièrement animée, pour ne pas dire violente. Le fracas d’objets que l’on brise me parvint à plusieurs reprises. Malgré la chaleur, je sentis un frisson me traverser l’échine. Les minutes s’écoulaient, interminables, et je ne comprenais toujours pas.

– Ils ne vont pas le tuer, fit une voix à côté de moi.

Je tournai mon regard vers le jeune homme qui venait de m’adresser la parole. Le plus jeune des trois frères avait été désigné pour me surveiller tandis que, dans la pièce d’à-côté, Latika, Nathaniel et ses frères, s’assommaient d’anciennes rancœurs. Il ne semblait pas beaucoup plus âgé que moi. Comme sa sœur, il avait la peau dorée, des yeux marrons profond, et un visage fin qui n’aurait guère pu susciter l’indifférence.

– Il le mériterait, mais ils ne vont pas le faire, ça aurait déjà été le cas, sinon.

Il vint s’asseoir à côté de moi, un sourire au coin des lèvres. Nathaniel m’avait appris à douter de la sincérité du moindre sourire, mais le sien me paraissait d’une honnêteté que je ne savais que trouver confondante au vu de la situation. Je ne répondis rien, je ne savais que dire. N’était-ce pas l’histoire de ma vie ? Je passais d’une situation à l’autre, je me laissais entraîner par les circonstances, et je devenais finalement spectatrice de mon propre sort. J’étais là et avait le sentiment d’être absente. Au point que muette, je n’éprouvais que de la surprise à l’idée, soudain, d’attirer l’attention de l’un des protagonistes de ma propre histoire. Devais-je le croire ? Non, bien sûr. Nathaniel risquait-il sa vie, à quelques mètres seulement de moi ? Peut-être… Est-ce que je devais m’en soucier ? Je n’en savais rien. Mais je m’en souciais.

– T’es pas très causante, toi, hein ? plaisanta-t-il. Tu me diras, je préfère. Je pense qu’il me souriait dans l’espoir que je lui rende ce sourire, mais c’était de toute évidence peine perdue. Enfin bon… Ça risque encore de durer un petit bout de temps, là-dedans. Ça sera plus agréable si on bavarde un peu.
– Si on bavarde ? répétai-je, incrédule, en observant attentivement mon interlocuteur pour déceler un commencement d’ironie dans son attitude, mais il n’en était rien. Je n’avais jamais entendu un terme moins approprié que celui-ci en de telles circonstances.
– Ah ! Donc tu sais parler ! remarqua le jeune homme d’un ton triomphant.
Je soupirai pour toute réponse.
– Je m’appelle Shankar.
Je ne répondis pas.
– D’accord… Il laissa planer entre nous plusieurs longues secondes de silence qui me donnèrent le loisir d’imaginer qu’il n’allait pas insister davantage. Je me trompai. Tu n’es au courant de rien, n’est-ce pas ? demanda-t-il finalement.

En une phrase, Shankar avait délivré un résumé aussi juste que désespérant de ce que ma vie semblait être. Je n’étais au courant de rien. Je ne savais jamais rien. Et quand je pensais comprendre quelque chose, l’information, imperceptiblement, finissait par m’échapper de nouveau.

– Je ne sais même pas ce que je fais ici, admis-je finalement, agacée par un tel constat d’échec, contrainte de me confier à ce sujet au premier venu.
Il m’observa quelques secondes, un air compatissant sur le visage. À quoi devais-je ressembler ? J’avais la sensation de porter toute la détresse du monde sur mes épaules, ou en tout cas d’attirer une pitié infinie chez mon interlocuteur.

– Je peux t’expliquer, si tu veux. Qu’est-ce que tu souhaites savoir ?

Je peux t’expliquer… Ces quelques mots, j’avais le sentiment de les entendre pour la toute première fois. Peut-être les entendais-je pour la toute première fois, d’ailleurs. Ils résonnaient agréablement à mon oreille. Dangereusement, aussi, en même temps. Quand on se fait à l’idée que tout nous échappera toujours, c’est une facilité que de réclamer la vérité, une difficulté que de l’obtenir enfin. Je réfléchis à ma réponse. Ou à mes questions, plutôt. Pouvais-je avoir confiance en Shankar et attendre de lui qu’il ne me mente pas ? Non. Je ne pouvais attendre cela de personne. Cet enseignement, j’avais parfaitement su l’assimiler. Mais je voulais entendre ce qu’il pouvait avoir à me dire malgré tout. Seulement, par quoi commencer ? Je ne savais rien… Je pris une grande inspiration et acceptait finalement de m’abandonner à ce qui allait sans doute ressembler à un interrogatoire en bonne et due forme.

– Qu’est-ce qui s’est passé entre Nathaniel et votre famille ? Emma m’a parlé de la guerre, de ce qui est arrivé à l’ancien sultan, à l’ancien roi… mais je ne comprends toujours pas…
– Emma ? répliqua Shankar qui, faute de me répondre, répliqua à son tour. Tu la connais ?
– Si nous parlons de la même, oui…, répondis-je, prudente. Elle m’a dit qu’elle était venue en même temps que Nathaniel et que…
– Elle a fait le voyage avec vous ? m’interrompit-il sans l’ombre d’une délicatesse.
– Oui, enfin, elle est restée sur le b…
– Désolé, c’est toi qui poses les questions, m’interrompit-il comme si de rien n’était, sans attendre de connaître le reste de ma réponse, comme s’il y était soudainement indifférent. Il laissa passer un instant de silence avant de reprendre la parole. Mes frères et moi, nous sommes des gardiens. Notre rôle, c’est de prendre soin des reliques les plus puissantes et dangereuses de nos terres. Il s’exprimait ainsi avec un mélange de fierté et de nostalgie. L’une d’elles en particulier comptait plus que le reste pour notre royaume. Mais nous avons été imprudents.
Je le laissai parler sans l’interrompre, je voulais l’entendre aller au bout de son récit. Je voulais cette fois espérer de vraies réponses et non plus leurs seules illusions. Shankar poursuivit.
– Quand Latika nous a présenté Nathaniel, on s’est méfié, évidemment, mais qu’est-ce qu’on pouvait lui dire ? Le temps passait, et il avait l’air sincère, il parlait de l’épouser, il disait que leur union serait le symbole de l’union des nos deux mondes qu’il espérait rassembler. Même moi, j’ai cru qu’il était honnête, à l’époque.
– Mais il a menti, avançai-je, sûre de moi.
Une part de moi, celle que j’aimais le moins mais qui ne devait que grandir encore et encore, se réjouissait en partie de cette trahison. Shankar hocha doucement la tête.
– À force d’insistance, elle lui a révélé nos secrets, et grâce à ça, il a dérobé la relique que nous ne devions jamais perdre. C’est après sa disparition que la guerre a éclaté.
– À cause de sa disparition…
Shankar afficha un sourire un peu triste.
– Je me demande ce que tu fais avec lui. T’as l’air bien trop intelligente pour ça.
Je haussai les épaules. Si je le savais…
– Il faut croire que non, répondis-je doucement.

À cela, il ne répliqua rien, détourna les yeux, et poussa un léger soupir. Je pensais m’émouvoir davantage en apprenant que Nathaniel à lui seul avait déclenché une guerre pour servir ses propres intérêts… mais je découvrais n’être finalement que peu surprise. Je me sentais seulement lasse, épuisée.

– Cette relique, pourquoi était-elle si importante ? demandai-je finalement, rompant le silence.
– Elle réalisait les vœux, me répondit Shankar très directement.
– Et quels vœux…
– Tu ne t’es jamais demandé pourquoi il avait l’air si jeune ? Et moi ? Et Latika ?

Je n’eus pas le temps de répondre. La porte de la pièce s’ouvrit avec force fracas. Latika et ses frères en sortirent en tête. Je ne pus m’empêcher de lever la tête et de sentir une vague de soulagement me traverser en voyant Nathaniel les suivre. Je me levai quand il s’approcha de moi. Il souriait. Et pour une fois, son sourire me sembla sincère.

– Viens, princesse, on va chercher les autres. Ces messieurs vont nous escorter.



_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Princesse déchue
Messages : 1755
Date d'inscription : 21/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 4 Nov - 23:42



Tous ces personnages qui arrivent et qui sont trooooop cooool
J'adore tellement !!!!
C'est toujours un régale de lire tes chapitres

_________________
Peut importe ce qu'on fait, l'histoire fini toujours de la même manière.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 4 Nov - 23:46

Surtout Gorav, il est très très cool
Je suis contente !!

_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
avatar
Rebelle
Messages : 3851
Date d'inscription : 15/01/2014

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Mar 29 Nov - 17:46


Chapitre XI : Ayanna


« La douleur que je sens me fait voir que je ne pourraisvivre sans vous voir. »

-Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, La Belle et la Bête


L’asphyxie aurait raison d’elle. Elle annihilerait sa conscience et son être avant que les flammes ne s’y essaient. Cette pensée la rassurait quelque peu… Elle aurait préféré vivre, bien sûr… Elle aurait voulu demander pardon, elle aurait voulu agir dans le bon sens, pour une fois, elle aurait voulu défier ses démons, elle aurait voulu la venger. Mais pour tout cela, il était trop tard déjà. La fumée avait fermé ses yeux, obstrué ses narines, investi ses poumons. Elle était molle comme une poupée de chiffons que l’on aurait rembourrée de cendres. Elle partait. Les pensées s’évanouissaient. Elle ne voyait pas, elle ne sentait pas, elle n’entendait pas. Elle n’était plus qu’un flot de pensées irréelles. Peut-être n’était-elle même plus. Était-ce là ce qui devait demeurer quand la mort prenait possession de vous ? Une conscience flottante, une boule de pensées et de souvenirs destinés à flotter dans un flou éternel ? Les souvenirs lui revenaient par bribes, désordonnés, enveloppés d’une brume insaisissable. Mais plus vrais que jamais, comme si on lui offrait de les revivre une ultime fois. Sa joie, son malheur. La grâce et la détresse.
Ils avaient tous porté son nom.


– Ayanna.
Elle avait tendu une main hésitante dans sa direction. On lui avait appris que c’était la coutume. À Féérie, pour se saluer, les humains se serraient la main, une marque de politesse comme une autre qu’elle lui avait avoué plus tard trouver à la fois intrusive et significative. « Il y a des poèmes entiers dans deux paumes qui se rencontrent », avait-elle confié alors. « Ton cœur battait au creux de la tienne. » C’était vrai. Elle se souvenait distinctement de ses yeux sombres et profonds comme un précipice, elle se souvenait que ses mains étaient moites et sa respiration étrangement haletante. Elle se souvenait de la voix chantante de la jeune femme… Chaque phrase qu’elle prononçait était une mélodie. Pourtant, elle ne se montrait ni amène, ni foncièrement joyeuse. Elle avait toujours fait preuve d’une réserve exemplaire. Mais la Féerienne n’avait pas mis longtemps à vouloir lire dans ce regard au-delà de ce à quoi elle devait avoir accès.
– Emma, s’était-elle finalement présentée à son tour, sa paume toujours dans la sienne, incapable de briser ce contact singulier.
Ayanna lui avait adressé un sourire qui fit aussitôt rayonner son visage tout entier. Elle avait lâché sa main.
– Je… Elle avait hésité, on lui avait appris phonétiquement tous les mots qu’elle devait prononcer, mais elle n’était pas plus à l’aise avec le langage féérien qu’avec leurs usages, alors. Je suis ton guide.
Son guide…


– Tu n’y es pour rien, ils savent tous que tu n’y es pour rien… avait affirmé la jeune femme, qui après plusieurs années d’enseignement forcé avait acquis une maîtrise de sa langue qui n’avait su qu’impressionner Emma. Lui aussi. Shankar est un garçon intelligent.
– C’est justement ça qui m’inquiète, avait doucement rétorqué Emma. J’aurais dû… Je n’ai rien vu, je te promets que je n’ai rien vu.
– Il sait que tu n’es pas comme eux… Il sait que toi, tu ne lui as pas menti. Il sait que tu nous respectes. Et moi aussi.
– Tu me tiens en trop grande estime, avait doucement répliqué Emma dans un fin sourire.
Ayanna avait enroulé ses bras autour de son cou… Ses cheveux avaient le parfum du jasmin, ses fragrances l’entêtaient plus que la fumée opaque.
– Non, avait-elle alors répondu, catégorique. Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même, c’est tout.
Ses lèvres, elles, avaient le goût de la fleur d’oranger.


Son premier baiser avait été un secret qu’elle n’avait pu garder pour elle. Elle avait beau savoir l’instant unique, elle avait beau vouloir se le figurer comme le plus doux moment de son existence, le regard que retenait sa mémoire n’était pas celui d’Ayanna… plutôt les pupilles grises et froides d’Edgar.
Il n’avait rien dit, alors, il l’avait toisée un instant, elle avait soutenu son regard. Alors, un pacte indicible avait été scellé. Avait-il déjà, à ce moment précis, sut de quelle façon il piétinerait son cœur et son être ? Elle en était convaincue. Emma, alors, avait encore la faiblesse de vouloir croire en lui.


Il avait tambouriné à leur porte avec une énergie qu’Emma devinait désespérée, quand bien même cela lui ressemblait bien peu. C’était Ayanna qui avait ouvert la porte, sans y réfléchir, parce que l’urgence exigeait l’action. Nathaniel n’avait pas semblé surpris de la trouver là, elle devait comprendre que les manigances avaient eu plus de poids que les secrets, entre Edgar et celui qui devait devenir son rival.
– Dorian est mort, avait-il soufflé du ton de celui qui venait de courir plusieurs kilomètres.
Ce fut la seule fois où Emma ne le vit pas sourire.
– Tu avais promis, Nathaniel…
– J’ai essayé… Elle ne l’avait pas cru. Mais ça n’avait plus d’importance. Le roi de Féerie avait poussé son dernier soupir. Il va me tuer, Emma…
– Nathaniel…
– Sauve-moi, Emma. C’était aussi la dernière fois qu’elle l’entendrait supplier. S’il te plaît. Sauve-moi.


– Je refuse de faire ça, avait affirmé Emma, sûre d’elle. Edgar, tu ne peux pas…
– Au roi, on dit majesté, avait répliqué sèchement Edgar, sans la moindre considération pour les supplications de son interlocutrice. Je ne te laisse pas le choix, Emma. Odelle et moi en avons longuement discuté, et sa proposition, je pense, est la plus juste.
– La plus juste ? s’était-elle offusquée.
– Après tout, je vous laisse la vie sauve. Et Ayanna vivra aussi longtemps que Nathaniel restera dans sa cellule.
Ayanna, poings liés, posait sur elle des yeux suppliants. C’était l’ultime éclair d’humanité qu’elle verrait jamais luire dans son regard.


Il y a pire qu’un sacrifice commis pour la bonne cause. Il y a ces sacrifices qu’on fait sans savoir s’ils ont un sens. La malédiction avait eu l’efficacité du plus tranchant des poignards. À quelques mètres de la cellule vide de Nathaniel, Ayanna fixait le ciel de ses yeux vitraient qui déjà observaient un autre monde.
– Pardonne-moi.
Si Ayanna, d’où qu’elle se trouve, lui avait pardonné, Emma ne l’avait jamais fait, elle.


Mourir, ce n’était pas si grave, après tout. Ce n’était pas si effrayant. Mais elle aurait aimé, tout de même, gagner quelques instants. Elle aurait voulu gagner. Les souvenirs s’éclipsaient comme des lampes que l’on éteint une à une. À la fin, il n’y avait plus rien.
Emma ferma les yeux.


– Qu’est-ce que c’est ?

Ma question ne tolérait pas réellement de réponse. D’une part parce qu’il était absurde de poser une question dont on connaissait par avance la réponse, d’autre part parce que je ne voulais pas vraiment savoir ce qui ne se devinait que trop bien. Cette forme qui se distinguait au loin n’avait plus rien de familière. Nathaniel ne répondit pas, il fit mine de courir jusqu’au bas des dunes mais Anand, l’aîné des trois frères, le retint fermement par le bras. Ce fut finalement Shankar qui s’éloigna au pas de course. Puisque nul ne m’en empêchait, je choisissais de le suivre.

Du bateau, il ne restait plus rien. L’épave noircie de cendres empestait la chair carbonisée. Je réprimai un cri d’horreur en les voyant là, à quelques mètres, alignés, les yeux fermés. Orianne flottait au-dessus des cadavres calcinés, à peine reconnaissables. Chair détachée du corps, peau brûlée, os à nu, épiderme arraché… Malgré moi, je cherchai Daphnée du regard, mais ce ne fut pas sur elle que mes yeux tombèrent finalement. Emma, ce qu’il restait d’elle. Shankar l’avait vue, en même temps que moi. Il s’était précipitée vers elle et avait serré sans ménagement sa dépouille, aussi friable que de l’amiante.

Morts. Ils étaient tous morts.



_________________


Will you join in our crusade? Do you hear the people sing?
Say, do you hear the distant drums?
It is the future that we bring when tomorrow comes...


Dernière édition par Nathaniel le Ven 9 Déc - 22:33, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé

Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   

Revenir en haut Aller en bas
 
Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 3Aller à la page : 1, 2, 3  Suivant
 Sujets similaires
-
» Ce ne sont que les ailes d'un ange que l'on a si facilement arrachées | Victoire
» Partie de plaisir
» L'heraldique des blasons - Partie 1
» Habs vs Bruins (partie 6)
» Merom Hellren, Ailes sanglantes

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Feerie Tales :: En dehors du jeu... :: Quelques créations diverses-