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 Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]

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Rebellion
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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Mar 29 Nov - 18:04



Bon bah voila, pas très parlant, mais mon état d'esprit en cet instant précis !!!!
Encore plus de mystère, vivement d'en savoir plus

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Rebellion
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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 9 Déc - 21:36


Chapitre XII : Les quarante voleurs


« Les cavaliers mirent pied à terre, ils étaient quarante. »

- Anonyme, Les Mille et Une Nuits


– Une muette ! éructa Abhilash, il a fallu que tu nous déniches une muette !
– Ce n’est pas exactement comme si je l’avais choisie, répliqua posément Gorav, dont la patience commençait à être mise à rude épreuve.
– Pourquoi on la garde, tu peux me le dire ? Elle nous encombre, elle ne parle pas, elle est inutile.
Cette remarque fut accueillie par quelques acclamations enthousiastes, à croire qu’ils n’avaient pas encore eu tous leur lot d’expéditions sanguinaires. Mais Gorav les comprenait, au fond, ce n’était pas une haine viscérale à l’égard de cette gamine – qui au demeurant n’avait rien demandé à personne – qui enflammait ainsi les esprits, c’était une rancœur vieille de deux décennies, que l’embarcation devenue épave avait ravivé avec une intensité sans pareil.
– Elle mérite le même sort que tous les autres, renchérit Obaid, d’ordinaire peu prompt à s’exprimer, mais à qui la liesse générale donnait manifestement des ailes, il suffisait d’en juger par son sourire, qui n’avait de cesse que de s’élargir tandis que son propos, pourtant absurde, recueillait l’approbation du groupe.
– C’était un tort que de s’en prendre à tous les autres, rétorqua Gorav d’un ton sévère, les bras croisés.
Depuis les débuts de cette conversation (si tant est qu’elle puisse être qualifiée ainsi), l’homme fulminait. Il avait espéré que la nuit porte conseil à ses camarades, force lui était de constater qu’il n’en était rien. Cette nuit, par ailleurs, avait dû être bien courte, arrosée d’arak et ponctuée de harangues mal senties sur le peuple ennemi qu’ils avaient la faiblesse de croire anéanti au nom d’un coup d’éclat peu réfléchi. Il s’en était fallu de peu pour que l’enfant connaisse le même sort que tous les autres, mais elle s’en était sortie. Et puisque c’était le cas, il était à présent hors de question pour Gorav de revenir en arrière. S’il n’incarnait pas l’autorité au sein du groupe, il se savait tout de même entendu la plupart du temps, et c’était à ce titre qu’il se permettait ainsi d’intervenir, sans langue de bois.
– Et qu’aurions-nous dû faire, hein ? répliqua Abhilash, tout en toisant de son regard jauni d’alcool celui, bien plus sobre, de son interlocuteur.
– Nous renseigner sur leurs intentions, cela aurait été un début.
– Un début ! pouffa Jagjit. Avec eux, on sait comment ça commence, et on sait aussi comment ça se termine.
– Ce n’est pas fini, répondit Gorav d’un ton tranché, et personne ne touchera un cheveu de cette gamine.
– Si t’as le béguin, suffit de le dire, plaisanta Mitul, ce qui provoqua l’hilarité générale et exaspéra plus encore Gorav.
– Vous n’avez donc pas envisagé une seule seconde qu’avec elle, nous pourrions…
– Je crois que Gorav a raison, le soutint finalement Ruhan, qui jusque-là, installé dans un coin de la pièce, n’avait pas dénié prononcer le moindre mot.
Gorav tourna vers lui un regard empli d’espoir. Espoir qui ne tarda néanmoins pas à s’étioler.
– Il faut la livrer au sultan.
Gorav sentit les battements de son cœur s’accélérer sans prévenir.
– Ce n’est pas ce que j…
– Gorav, je crois que ta copine est réveillée, s’esclaffa Mitul en désignant la porte à sa gauche d’un mouvement de tête.


Des voix braillaient dans une langue inconnue, lui martelant le crâne. Elle avait tout d’abord cru qu’elles appartenaient à l’un de ces rêves trop réels pour être vrais, jusqu’à ce que ses yeux ne s’ouvrent à nouveau. Elle ne savait pas à quel moment elle était parvenue à se rendormir. Elle se souvenait de cet homme qui avait dit s’appeler Gorav, et puis plus rien, le flou absolu. Elle ne savait plus faire la distinction entre ce qu’elle avait imaginé et ce qui était. Elle avait pourtant ce goût de cendre dans la bouche qui ne savait lui faire oublier ce qui, plus que les voix, aurait dû être un mauvais rêve. Daphnée s’était relevée doucement, dans le but de faire le moins de bruit possible, même si le contact de ses pieds nus contre le sol de pierre n’avait pas la moindre chance de se distinguer du brouhaha ambiant. Elle avait regardé tout autour d’elle. Les murs aussi étaient en pierre, à la lueur de torches enflammées, elle ne distinguait rien dans cette pièce, si ce n’est la multitude de coussins étendus au sol, sur lesquels on l’avait allongée un peu plus tôt. Il n’y avait qu’une seule porte, au sommet ovale, en bois. Avec prudence, Daphnée l’avait entrouverte. Le vacarme s’était tout à coup fait prégnant. Des hommes, une quarantaine à peu près, entre vingt et quarante ans, pour peu qu’elle sache vraiment s’en faire une idée au travers de l’épée nuage de fumée qui épaississait l’air autour d’eux et empestait. Ils parlaient avec animation, tous ou presque regroupés autour d’une seule et même personne qu’elle crut reconnaître comme son « sauveur ». Cédant à l’imprudence, elle demeura là un long moment, immobile, à les fixer sans rien comprendre, quand tout à coup, sans signe avant-coureur pour elle, qui n’entendait rien à la langue qui se parlait jusqu’ici, tous les regards convergèrent dans sa direction. Daphnée sentit immédiatement un poids lui enserrer la poitrine. D’un geste brusque (et idiot, car il revenait à s’enfermer elle-même), elle recula de quelques pas et referma la porte sous son nez. Ses pas continuèrent de s’éloigner, jusqu’à ce que son dos cogne le mur derrière elle. Elle attendit, le cœur battant. Tout d’abord, il ne se passa rien, les mêmes voix se querellèrent à nouveau, et ce plusieurs minutes avant que la porte ne s’ouvre. Cet homme, Gorav, était de retour. Daphnée distingua à peine son léger sourire à la lueur des torches quand il posa les yeux sur elle. Un sourire étrangement apaisant.

– Suis-moi, petite, dit-il doucement, dans un langage enfin intelligible pour elle. Nous avons un long chemin à faire.



– Ils étaient nombreux, beaucoup trop nombreux, nous n’avons pas eu le temps de constater leur présence qu’ils nous encerclaient déjà. Ils ont incendié la cale du navire, pour que nous soyons cernés. Camille et Ophélie ont sauté hors de l’embarcation, une dizaine d’hommes se sont précipités sur elles et les ont… Orianne s’interrompit dans son discours, déglutit avec difficulté. Des larmes plus transparentes encore qu’elle-même, mais d’un bleu tout aussi vif, coulaient le long de ses joues. Sa voix tremblante et la vitesse avec laquelle elle s’exprimait trahissaient le choc duquel elle n’était toujours pas remise. Puis ils les ont immolées… Emma les a rejointes… Victor et Daphnée n’étaient pas avec nous, ils dormaient quand l’incendie s’est déclaré. Conrad et Vincent sont allés chercher Victor, je suis partie trouver Daphnée… J’ai pu l’extraire à temps du navire, mais quand je suis revenue, ils…
Orianne baissa les yeux, tenta d’avaler une gorgée du thé fumant qui lui avait été servi, sans succès. Aucun de nous n’avait touché à sa tasse, d’ailleurs, depuis que, de retour chez Latika, nous avions tous pris place dans ce salon que je trouvais encore moins accueillant que la première fois où j’y avais mis les pieds. Tous les regards étaient tournés vers Orianne, et je devinais qu’elle détestait cela, je ne pouvais qu’imaginer combien mentionner ce souvenir devait être douloureux pour elle, quand ce récit, sans y avoir assisté, me donnait déjà des haut-le-cœur. L’information se faisait inévitable, inexprimablement douloureuse, plus encore que lorsque mon regard découvrait leurs corps carbonisés.
– Où est-elle, Daphnée ? demandai-je alors, saisie d’un espoir insensé que j’imaginais s’éteindre avant même sa naissance.
Orianne fit doucement non de la tête. Je sentis un froid intense m’envahir tout entière.
– Ils l’ont emportée avec eux, je ne sais pas où ils sont allés.
Autant dire qu’elle ne devait pas avoir connu un sort différent des autres… pourtant, cette simple réponse fit naître en moi l’absurde espoir de la retrouver, une énergie aussi vive que celle qui m’avait poussée à croire à la vie fantasmée de Victoria. L’issue serait-elle la même ?
– Il faut qu’on aille la chercher ! répliquai-je vivement tout en me levant de ma chaise, une tentative qui fut bien vite interrompu d’un geste de Nathaniel qui, plaquant ses mains sur mes épaules, m’invita à me rasseoir.
– Où ça ? répliqua-t-il avec une douceur surprenante dans la voix.
– Je… j’en sais rien, on ne peut pas la laisser…
– Pour une fois, je dois donner raison à Nathaniel, répliqua Latika, assise en face de moi. Et à cet instant, je compris que je la haïssais. Courir le désert à la recherche de l’enfant est inutile. Vous n’êtes plus que trois, savourez qu’il en soit ainsi, ça pourrait ne pas durer.
Son regard se posa avec insistance sur Nathaniel, qui sembla ne pas réagir.
– Si nous découvrons quoi que ce soit au sujet de ces hommes, si nous avons le moindre indice concernant Daphnée, je te promets que nous irons la chercher, affirma l’ancien prisonnier. Je tournais mon regard vers lui. Il s’exprimait avec une douceur et une délicatesse surprenantes. Je devinais que le décès d’Emma l’avait plus affecté que ne le laissaient deviner ses incessants sourires, même si ces derniers n’étaient pour l’heure que des esquisses… que je parvenais néanmoins à trouver insultante.
– Elles ne valent rien, tes promesses. Ma réflexion fut accueillie par le rire cristallin de Latika, que je trouvais proprement indécent. Tu t’en moques, de Daphnée.
Suffisamment pour faire d’elle une monnaie d’échange. Il eut le bon goût (une preuve encore du fait qu’il n’était pas exactement dans son état normal) de ne pas répliquer.
– Pour l’instant, trancha Anand, nous avons surtout besoin de repos. Nous reparlerons demain, quand nous aurons les idées claires.

Je n’avais pas la moindre envie de me reposer. Je pense qu’aucun de nous ne le désirait réellement d’ailleurs, néanmoins, j’acceptais de m’allonger sur la couche qui avait été improvisée à mon intention. Mes yeux restaient grand ouverts, j’étais convaincue qu’ils n’étaient pas les seuls. Ceux de Shankar, en tout cas, devaient l’être tout autant, puisque quelques heures plus tard, il déposa un papier à quelques centimètres de mon visage, que je ne finis par déplier qu’après avoir été certaine qu’il s’était éloigné.



Moi je veux bien t’aider à la chercher, si tu veux.
Retrouve-moi dehors.

S.




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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 9 Déc - 21:51

Je vais faire dans l'origine et la constructif...
J'adore tellement !!!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 9 Déc - 21:55

Uhu je suis contente !!!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Mar 3 Jan - 23:44


Chapitre XIII : Le menteur révélé


« Le Mensonge est très puissant, mais qu’il n’a droit de cité que là où la Vérité a cessé de se faire entendre. »

- Anonyme, Conte africain



– Tu ne peux rien faire, dit-il d’une voix tremblante, le visage couvert de larmes.
Sa respiration était faible, haletante, les mains agrippées aux barreaux, il tenait à peine sur ses jambes. Le voir dans cet état lui serrait terriblement le cœur.
– Si, je le peux, répondit Gabriel, qui prenait sur lui pour ne pas fondre en larmes à son tour, tentant de faire preuve du plus d’assurance possible. De plus d’assurance qu’il n’en avait jamais possédé. Il lui en fallait pour s’en sortir. Je vais y arriver, je vais comprendre ce qui se passe, je vais te sauver, je te le promets.
Anthony fit doucement non de la tête.
– Ça ne servira à rien. Même si tu devais y arriver, ce serait trop tard. Et tu ne pourrais plus revenir, tu ne serais plus en sécurité.
– Ça m’est égal, je ne peux pas rester là et ne rien faire, tu comprends ? Je ne peux pas...
– S’il te plaît, Gabriel, il ne te soupçonne pas, tu ne crains rien.
C’était vrai, et peut-être valait-il mieux que les choses demeurent ainsi, mais ce qui avait été n’était au final plus. Ce qu’il croyait n’avait jamais existé. Ça n’avait pas de sens.
– Ne me supplie pas, Anthony répliqua le prince d’un ton plus autoritaire, de ceux qu’il n’utilisait pour ainsi dire jamais. Ne me supplie jamais, tu vaux mieux que ça. Il prit une grande inspiration. Et ne pleure plus, tu n’as pas de raisons de pleurer.
– Mais…
Anthony, un temps, sembla chercher un argument à opposer au prince, mais ce dernier le fit taire d’un regard, qui le retint de dire encore quoi que ce soit. Le prince avait fait son choix. Il n’y avait pas de retours en arrière possibles.
– Je ne serai pas long. Gabriel planta son regard dans celui de son interlocuteur. Je suis de ton côté, je ne t’abandonne pas.


Il n’ajouta rien de plus et tourna les talons. Il fut tenté, à plus d’une reprise, de se tourner, de poser à nouveau les yeux sur Anthony, mais il ne valait mieux pas. Dans le cas contraire, il ne saurait se retenir de revenir à lui. Il ne parviendrait pas à se conformer à ses résolutions. Il faiblirait. L’abandonner à cet endroit sordide lui faisait mal. Jamais il n’avait vu Anthony dans cet état, jamais il ne l’avait vu en proie à une telle faiblesse, à un tel désarroi… Le voir ainsi, tapi dans l’obscurité, abandonné à la solitude, aux ténèbres, à l’humidité, songer qu’ils ne se parleraient peut-être plus, l’angoissait et lui faisait du mal, mais il n’avait pas le choix, c’était à son tour, à présent, et il savait ce qu’il lui restait à faire. Il n’était pas sûr d’être à la hauteur, il laissait peser sur ses épaules un poids immense, des responsabilités qu’il n’avait jamais imaginé assumer, même en tant que prince.

Il ne restait plus qu’à quitter les geôles, passer des ténèbres à la lumière…



Avec toutes les précautions du monde, j’avais mis un premier pied au-dehors, personne ne semblait avoir remarqué mon départ. Ou peut-être que personne ne s’en souciait. Qu’importe, je ne pus m’empêcher de pousser un soupir de soulagement une fois à l’extérieur, quand bien même je ne savais pas le moins du monde à quoi je m’engageais exactement en répondant favorablement à la note de Shankar. Je ne voulais pas être découverte. Je ne voulais pas qu’on me dissuade de poursuivre mon chemin, car je pourrais facilement être convaincue de revenir sur mes pas. L’air, la nuit, était un peu plus respirable, la chaleur restait prononcée, mais tout de même bien plus supportable. Tant mieux, sans doute, car sans trop savoir à quoi m’attendre, je devinais que de la route m’attendait, je n’avais pas tort.

Je tournai mon regard à droite et à gauche, Shankar se tenait quelques mètres plus loin, les bras croisés, il fixait l’horizon. Il m’attendait. Je sentis une vague d’angoisse me serrer le cœur. Un instant, je songeai à rebrousser chemin… Qu’est-ce que je faisais, après tout ? Je ne le connaissais même pas, je ne savais rien de lui ni de sa famille. Pouvais-je me fier à lui ? Sans doute pas. N’avais-je pas déjà appris que faire confiance aveuglément était une erreur ? Oui, bien sûr. Mais sitôt ces pensées pragmatiques et ô combien justifiées admises et reconnues, je les laissai s’évaporer aussitôt en les remplaçant par d’autres, toutes orientées vers Daphnée. S’il pouvait y avoir une chance, n’importe laquelle, de la retrouver en vie, je devais la saisir. Je ne voulais pas la laisser m’échapper comme, déjà, j’avais laissé m’échapper Victoria. Je devais tenter, par tous les moyens, de la retrouver, de la sauver. Alors je ne réfléchis pas davantage, je pris mon courage à deux mains, et je venais le trouver. Ce ne fut que quand je m’installai à ses côtés qu’il s’intéressa à moi. M’avait-il vue arriver ? Allez savoir, en tout cas, il ne tourna son regard vers moi que quand je fus suffisamment proche pour l’entendre murmurer.

– T’es bien téméraire, toi, remarqua-t-il dans un fin sourire. Je ne pensais pas que tu viendrais.
Je me contentai d’esquisser un sourire un peu forcé.
– Je n’ai pas le choix, affirmai-je d’un ton que je voulais détaché, même si, en réalité, je me sentais surtout mal et exténuée. Cette nuit était un cauchemar, et je doutais qu’il soit encore fini. Je ne le pensais certainement pas à tort.
– On a toujours le choix, Eleonore, affirma-t-il, un léger sourire aux lèvres.
– Pourquoi veux-tu m’aider ?
Shankar haussa les épaules, il semblait hésiter quant à la réponse à me donner.
– Parce que tu n’es pas responsable de ce qui arrive. Cette gamine non plus. Il marqua une légère pause. Et Emma non plus.
Emma. Je ne pus m’empêcher de rappeler à moi ce souvenir d’il y avait quelques heures à peine. Qui me semblait si proche et si lointain en même temps. Son corps carbonisé, dans les bras du jeune homme. Il avait tenu à elle. Quand, comment et pourquoi ? Je n’en savais rien, mais je comprenais qu’il faisait de cette affaire une affaire personnelle.
– C’est pour venger Emma que tu veux retrouver ces hommes, n’est-ce pas ?
Shankar ne prétendit pas, il approuva d’un signe de la tête. J’appréciai décidément sa transparence.
– Oui.
– Tu ne me connais pas, peut-être que j’y suis pour quelque chose, peut-être que je n’ai que ce que je mérite.
Parfois, j’avais pour le moins tendance à le penser. Je cautionnais les actes de Nathaniel, je le suivais, même, je ne pouvais pas prétendre l’inverse. Même si j’ignorais ce qu’il avait bien pu faire à mon interlocuteur et à sa famille. Il ne m’en avait donné qu’un léger aperçu, qui n’avait rien de très engageant au demeurant. J’étais bien tentée de l’interroger davantage, mais la situation était urgente, et j’admettais sans difficultés qu’il y avait d’autres priorités.
– Je sais que tu n’y es pour rien. Nathaniel t’a retourné le cerveau, tu n’es pas la première à qui il le fait.
– Tu parles de Latika ?
Il hocha la tête.
– Je ne suis pas comme elle, m’entendis-je répondre, des plus catégorique, quand bien même je n’avais rien à lui prouver, en vérité, et que je connaissais finalement à peine cette jeune femme.
– Elle était bien différente, autrefois, tu sais, répliqua-t-il posément.
Je me contentai de hausser les épaules.
– Ça m’est égal.
Je n’avais pas la moindre envie d’engager une longue et éprouvante conversation au sujet de cette femme que je voulais voir disparaître de ma vie, quand bien même elle venait seulement d’y faire son entrée fracassante.
– Tu veux qu’on retrouve cette fille, Daphnée, non ?
– Oui…
– Alors allons-y, ne te pose pas de questions, on n’a pas de temps à perdre. Les autres ont peut-être abandonné, c’est pas mon cas.
J’entendais dans sa voix une légère rancœur, mais je choisissais de ne pas l’interroger, quand bien même la curiosité la démangeait. Il commença à marcher, sans prévenir, je le suivis, ce devenait un réflexe.
– Tu sais où la trouver ?
– Je sais où se cachent les hommes qui ont brûlé votre bateau… Enfin, j’en suis quasiment sûr, en tout cas.
– Quasiment ?
– C’est mieux que rien, non ?
Il parvint à me faire légèrement sourire. Il parvenait à plaisanter sans cacher sa douleur, contrairement à Nathaniel, qui me dissimulait toujours tout, et qui se dissimulait sans doute même les choses à lui-même.
– Où va-t-on, alors ? demandai-je, décidée.
– Chez moi, me répondit-il d’un ton empreint de nostalgie.



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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Mer 4 Jan - 0:12

J'adore tellement !!!!

Plus ça va, plus j'aime encore plus, plus j'ai hâte de voir ce que tout ça, ça va donner

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Peut importe ce qu'on fait, l'histoire fini toujours de la même manière.
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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Mer 4 Jan - 0:13

De la déception
Merci

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 20 Jan - 21:45


Chapitre XIV : Barbãda


« Il n'y a point d'autre science que celle du destin. »

- Anonyme, Les Mille et Une Nuits


Cela avait duré des jours et des jours. D’abord, il n’y avait eu que le sable. Que du jaune. Le ciel aussi, flavescent, avait la couleur du topaze. Le vent effaçait la moindre trace de pas, si bien qu’elle avait la sensation qu’ils évoluaient dans un infini immuable, une éternité faite d’identiques, et de laquelle on ne s’extirpait pas. Peut-être qu’elle était morte, sur ce bateau. Peut-être cet homme, Gorav, était-il un ange. Peut-être qu’elle était dans l’après. Et l’après était comme on le prédisait aux plus sourds, une fournaise. Le sable lui brûlait les pieds à lui en arracher la plante, le soleil cognait contre son crâne au point qu’elle se sentait proche de l’évanouissement. Chaque pas était plus compliqué, plus lourd que le précédent. Comment avancer, seulement ? Entravée dans ses mouvements comme si elle pesait le triple de son poids, comme si elle portait sur elle une charge insurmontable, sa progression ne semblait pas avoir le moindre but. Pourtant, elle devait reconnaître que Gorav était un homme sympathique et agréable. Il portait sur son dos suffisamment de vivres pour leur permettre d’étancher leur soif et d’apaiser leur faim quand celles-ci se manifestaient, mais ce n’était pas assez. Elle ne comprenait pas. Mais elle ne posait pas de question. Plus que jamais, elle éprouvait la nécessité d’économiser sa salive. Ce fut seulement passé un temps qui lui apparut infini qu’elle entendit dans le lointain cet écho familier… Les bruits, la ville, la vie. Il leur fallut plusieurs longues minutes encore, mais finalement, ils avaient regagné la civilisation.

De ses grands yeux, Daphnée observa attentivement les hommes et les femmes qui l’entouraient, eux aussi la regardaient. Sur son passage, les yeux convergeaient comme instinctivement dans sa direction. Elle faisait mine de s’en moquer, usait de ce prétexte pour dévisager de plus belle cette peuplade inconnue. Ils ressemblaient à Gorav, maigres et misérables comme lui. La même peau de miel qui faisait passer la sienne pour un lait transparent. Ils traversèrent une allée couverte de tentures multicolores. Jamais la petite fille n’avait à ce point savouré la compagnie de l’ombre. Son cerveau meurtri cognait encore lourdement contre sa boîte crânienne et l’épuisement ralentissait ses gestes, mais elle éprouvait néanmoins comme un regain d’énergie, motivé encore par les mots que celui dont elle ne savait toujours pas déterminer s’il était son protecteur ou son bourreau qui dit alors.

– Nous sommes presque arrivés, fillette, regarde devant toi.

Daphnée détacha les yeux de ceux de ses pairs, qui lui jetaient toujours les mêmes œillades intriguées, pour les poser face à elle. À quelques mètres, féroce, imposante, une très haute forteresse de pierre obstruait l’horizon qui n’avait jusqu’alors été que sablonneux. Daphnée se sentit proche de poser une question, mais ne dit finalement rien. Ses pas suivaient instinctivement ceux de Gorav sans plus prêter garde à leur destination, si bien qu’elle manqua trébucher quand l’homme l’arrêta finalement face à l’entrée de la forteresse, une lourde porte, en pierre elle aussi, gardée par un groupe d’homme auquel Gorav s’adressa alors. À nouveau, il s’exprima dans cette langue étrangère qu’elle ne comprenait pas. La conversation parut animée. À plus d’une reprise, on la pointa du doigt. Elle ne réagit pas. Immobile, elle attendait, incapable de deviner son sort. Les pourparlers s’étalèrent sur de longues minutes, interminables pour Daphnée, qui savait que l’on scellait son sort sans la consulter, le tout dans un langage qu’elle n’était pas capable de comprendre. Enfin, ils semblèrent se mettre d’accord. La porte s’ouvrit dans un grincement insupportable, et Daphnée et Gorav, flanqués à présent de deux gardes, purent entrer.
Les lèvres de l’enfant s’entrouvrirent de surprise en découvrant ce qui se cachait de l’autre côté.

C’était un palais. Gigantesque. Sublime. Un imposant édifice en marbre étincelant, dont les bassins géométriquement disposés en forme de rosace tout autour renvoyaient l’éclat prodigieux, démultipliant à l’infini cette merveille architecturale rehaussée de coupoles dorées, ou peut-être faite d’or brut ? La façade entière du palais était peinte de motifs argentés, luisants eux aussi. C’était beau. Indécemment beau. Sans rapport avec les bâtisses délabrées dont le monument grandiose était pourtant voisin, mais dont il s’isolait grâce à un mur épais et imprenable. L’ultime forme de mépris. Daphnée songea à tous les récits, devenus pour elle légendes, qu’on disait rapportés du royaume du bout de l’océan. Pour la première fois, elle avait le sentiment de bel et bien s’y trouver.

– Où sommes-nous ? s’entendit-elle souffler d’une voix sèche, à peine audible.


Gorav posa les yeux sur elle, stupéfait. Il entendait sa voix pour la toute première fois. Ainsi donc, elle parlait. Il la toisa un instant, un léger sourire aux lèvres. Finalement, il aurait peut-être préféré qu’elle ne soit pas capable de dire mot. Ce serait plus simple. Pas pour elle, mais pour lui, du moins. Les deux gardes aussi avaient posé les yeux sur l’enfant, pas parce qu’ils pouvaient comprendre le caractère exceptionnel de son intervention, mais parce qu’ils l’entendaient sans pouvoir la traduire et que cela heurtait chez eux une sensibilité lointaine, mais qui au moins les confortait dans le discours que Gorav leur avait servi plus tôt. C’était une bonne chose, sans doute.

– Barbãda, le palais du sultan, lui expliqua-t-il alors.

Sans surprise, la gamine ne répondit rien. Mais son geste le surprit. Elle attrapa sa main, comme par instinct, et la serra contre la sienne. Bien que décontenancé, il la laissa faire, ce qui lui attira le regard définitivement courroucé des deux gardes d’Adarsh. Tant pis. Il demeura très attentif à la réaction de la petite Féerienne quand ils pénétrèrent à l’intérieur du palais. Dorures, sublimes tapisseries, luxe de façade, il y avait de quoi charmer n’importe qui. Et en effet, la petite écarquillait de grands yeux impressionnés. Mais elle ne haussa plus la voix à nouveau. Ils les arrêtèrent dans un grand salon, on leur proposa de s’asseoir, Gorav s’y refusa, la petite, parce qu’elle ne le voulait pas ou tout simplement parce qu’elle ne comprenait pas, l’imita. L’un des gardes resta. L’autre s’absenta un instant, après lui avoir garanti de chercher le sultan. Les secondes s’égrainèrent alors, longtemps… Puis il y eut des bruits de pas. Trop légers pour correspondre à la démarche de l’émir. Mêlés au tintement métallique de bijoux et de parures. Et pour cause, ce ne fut pas elle qui les rejoignit, surgissant d’une porte derrière eux. Il s’agissait d’une adolescente, très belle du haut de ses quinze ans, dans son sari d’un rouge vif, de laquelle se dégageait une assurance presque insolente. Elle toisa successivement la petite Féerienne, puis Gorav.

– Minati…
La jeune femme se reconnut et un large sourire orna son visage.
– Gorav ! Je n’espérais plus votre retour.




Latika claqua brutalement la porte de la maison, s’engouffrant à l’intérieur telle une furie, dans un tourbillon de cheveux bruns, de musc et de tissu vert pâle. Elle jura un instant à voix basse, se servit un grand verre d’arak qu’elle but d’une traite avant de finalement se laisser tomber sur le fauteuil qui faisait face à celui où Nathaniel était installé, qui l’avait regardée entrer, parfaitement impassible, et ne la lâchait toujours pas des yeux.

– Ils l’ont emmenée chez le sultan…, soupira-t-elle alors, daignant à son tour poser les yeux sur le fugitif.
– Eleonore ? demanda-t-il, un peu abruptement, ce qui accentua l’agacement latent de Latika.
– Non, la gosse. Elle est vivante, je l’ai vue.
Pendant un instant, Nathaniel ne dit rien. S’il avait retrouvé cet éternel sourire qui lui collait au visage comme d’autres supportaient une incurable et hideuse cicatrice, elle pensait distinguer quelques rides soucieuses dans les sillons qui creusaient un front bien trop jeune pour l’âge réel de son propriétaire.
– Elle ne dira rien, finit-il par articuler après plusieurs secondes.
– C’est une gamine, bien sûr qu’elle parlera.
– Pas Daphnée. Crois-moi, elle ne dira rien.
– Il y a longtemps que je ne te fais plus confiance, Nathaniel.
Le sourire de l’ancien prisonnier s’élargit.
– Qu’elle parle ou non, ça ne change rien, sa présence suffit. Elle marqua une pause. On ne peut plus attendre. Tu m’as fait une promesse, tu t’en souviens ?
– Je m’en souviens, répliqua Nathaniel d’un ton nonchalant. Il faut réarranger nos plans, c’est tout.
– Je peux me charger de la gamine, mais…
Nathaniel l’interrompit.
– Je vais retrouver Eleonore, ça a assez duré.
– Tu n’as pas confiance en Shankar ?
– Non.
Latika serra les dents.
– Ne t’en fais pas pour moi. Après tout, je connais le chemin.
Latika éructa.
– Salaud…



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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 20 Jan - 22:06

J'aime tellement

Tout est parfait

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 20 Jan - 22:24

Ou pas hein Razz
Mais merci !!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 17 Fév - 20:58


Chapitre XV : La caverne aux merveilles


« Sésame, ouvre-toi ! »

- Anonyme, Les Mille et Une Nuits



– Y a personne.

Le ton était bougon, la voix éraillée. Le tout ne donnait en rien l’envie d’insister davantage, pour autant, Gabriel le fit et frappa deux nouveaux coups à l’épaisse porte en bois qui le séparait de son interlocuteur. Il ne prit pas la peine de parler cette fois, mais un profond soupir en disait long sur le sincère agacement de l’homme qu’il tenait à voir à tout prix.

– Ouvrez, par ordre du prince, ordonna alors le jeune homme, avec le plus d’autorité possible.

Il y eut un moment de silence, puis le grincement d’un verrou. La porte s’entrouvrit. Dans l’obscurité ambiante, Gabriel distinguait à peine les contours d’un visage. Deux yeux luisants, une barbe hirsute et foisonnante, au-dessus de laquelle il n’eut pas le moindre mal à imaginer une grimace revêche. Il le toisa un instant, puis maugréa une phrase ou deux, que le prince fut bien incapable de comprendre. La porte s’ouvrit alors davantage, et l’homme, d’un geste de la tête, l’invita à entrer. À peine Gabriel eut-il fait un pas à l’intérieur qu’il sentit son estomac se retourner tandis que d’acres parfums d’alcool envahissaient ses narines. Curieux, il jeta un œil autour de lui. Une maison entière était contenue dans une seule pièce, il n’avait jamais vu demeure si ridiculement petite de sa vie. Pour cause, la chambre princière devait faire le quintuple de ce très modeste foyer.

– Ça vous change de votre palace, hein ? fit son hôte, qui semblait avoir lu dans ses pensées.

Gabriel ne répondit pas. À la place, à la faveur des torches suspendues au mur, il adressa un regard plus attentif à son interlocuteur. Il le dépassait d’au moins trois tête, et son imposante carrure lui donnait un aspect étonnamment rectangulaire. Il devait approcher de la soixantaine. Sa barbe mal entretenue était d’un blanc assumé, seuls quelques cheveux roux sur son crâne en partie dégarni laissaient deviner leur éclat d’autrefois. Sa tenue négligée contrastait sans difficulté avec celle du jeune homme, qui réprimait au mieux son malaise pour le dissimuler sous un masque de neutralité. Il ressemblait à s’y méprendre à un ogre, et Gabriel craignit un instant de s’être trompé d’adresse.

– Vous êtes bien Achab, n’est-ce pas ? demanda-t-il, hésitant.
Le concerné se contenta de hocher la tête.
– Bon, son altesse compte-t-elle cracher le morceau ou attend-elle que je devine à sa place les raisons de sa venue ?
Gabriel, d’une honorable impassibilité, fit mine de ne pas prendre ombrage de cette totale absence de déférence, et se contenta de répondre, le plus posément du monde.
– J’ai eu vent de vos exploits. J’ai besoin de quelqu’un qui possède l’expérience de l’océan. Pour m’emmener de l’autre côté.
Achab, qui s’apprêtait à se servir ce qui devait être son dixième verre de la journée, interrompit son geste.
– Vous êtes bien comme votre père, hein ! On exige, on exige, mais c’est pas en demandant l’impossible qu’on l’obtient, mon petit.
– Je ne suis pas comme mon père, répliqua Gabriel avec tout le calme et la patience dont il était capable. Plus beaucoup, en somme. Je veux que vous me conduisiez de l’autre côté de l’océan. Ce n’est pas négociable.
– Vous avez frappé à la mauvaise porte. Mon bateau n’a plus navigué depuis des lustres, et même si j’acceptais…
– J’ai de quoi vous payer. Vous payer grassement.
– C’est pas la question. Votre père vous en a pas causé, bien sûr, mais ce royaume, là…
– Mon père ne m’a rien dit, ça ne m’empêche pas d’en savoir plus que vous, et que lui, d’ailleurs, répliqua le prince, qui perdait singulièrement patience. La barrière a été détruite.
Achab resta un moment interdit. Puis il se servit d’un verre, qu’il vida d’une traite.
– Comment je peux en être sûr, hein ? Et même si c’était le cas. Je risque pas ma peau sans raison.
– Je vous l’ai dit, j’ai de quoi vous payer. Je pourrais vous offrir une maison dix fois plus grande que celle que vous habitez.
Pour toute réponse, Achab maugréa et se servit un nouveau verre. Gabriel attendit un instant qu’il réponde quelque chose, n’importe quoi, mais l’homme gardait son attention focalisée sur le fond d’alcool qu’il lui restait à boire. Au bout de quelques secondes, il refusa d’attendre davantage.
– Écoutez, c’est Anthony qui m’a donné votre adresse…
– Anthony ?
Achab leva les yeux de son verre. Gabriel hocha la tête.
– Le roi l’a fait enfermer dans nos cachots. Achab reposa son verre sur la table la plus proche. J’ignore s’il est encore en vie… J’ai besoin de votre aide. Et s’il vit toujours, lui aussi.



J’ignore combien de temps nous avons attendu à l’abri de ce rocher dont l’ombre mouvante ne nous protégeait que partiellement d’une chaleur redevenue accablante sitôt que le soleil eut refait son apparition dans un ciel qui semblait toujours proche de s’embraser. Je n’avais plus la moindre notion du temps, et à mesure qu’une soif que nous ne pouvions étancher qu’avec parcimonie m’envahissait la gorge, je renonçais à parler ou à poser encore la moindre question. Adarsh semblait plus familier de cet exercice que moi, mais il affichait malgré tout des signes évidents d’impatience. Pour autant, notre attente silencieuse finit bien par être récompensée. Au silence du désert succéda un fracas soudain, un brouhaha sourd tout d’abord, puis de plus en plus fort. Le hennissement des chevaux, des cris, de plus en plus proches, il me semblait entendre très distinctement des sabots cogner contre le sable, quand bien même cette hypothèse me semblait hautement improbable. Le bruit se fit bientôt si proche que notre piètre cachette me parut pour le moins fragile. Mais le galop des chevaux ne s’interrompit pas, et après un moment, quand j’osais enfin me redresser pour défier l’horizon du regard, une tache sombre et à présent lointaine avait remplacé les cavaliers et leurs montures. Mes yeux se posèrent alors sur Shankar, qui ne quitta la tache du regard que quand elle ne fut plus qu’un simple point, impossible à discerner dans l’infini doré qui nous encerclait si l’on ne savait pas exactement où fixer son attention. Alors, seulement, il se tourna vers moi, un fin sourire aux lèvres.

– Allons-y.

Je le suivais sans demander mon reste, les membres engourdis par tout l’immobilisme dont nous avions jusqu’alors fait preuve. Nous marchâmes plusieurs minutes, puis finalement, nous arrêtâmes face à l’immense amas de roche, couvert de sable, lisse, hermétique, en apparence infranchissable.

– Sésame, ouvre-toi !

Ces mots sans le moindre sens pour moi en eurent manifestement pour la roche qui, brusquement, s’enfonça sous terre, laissant à nos pieds un escalier si profond que je n’en distinguais pas le fond, qui semblait descendre jusqu’aux entrailles du monde. Shankar s’y précipita sans l’ombre d’une hésitation. Je dus pour ma part rassembler plus de courage afin de le suivre. Si Daphnée se trouvait ici, je n’avais guère le choix. Et qu’étaient-ce que ces risques supplémentaires, conjugués à tous ceux que je ne cessais de prendre alors ? J’emboîtai donc le pas du jeune homme. Après une dizaine de marches dévalées seulement, la pierre se referma sur nous. Heureusement, des torches éclairaient les murs, nous préservant d’une plongée totale dans l’obscurité, mais pas d’un insidieux sentiment de claustrophobie, que j’avais de plus en plus de difficulté à ignorer, alors que nous descendions encore plus bas, toujours plus beau. Ma seule satisfaction était qu’à mesure que nous progressions, la chaleur était de moins en moins accablante. De plus en plus supportable. Comment ces chevaux avaient-ils seulement pu franchir toutes ces marches en sens inverse ? Ce n’était pas le moment de me poser des questions si techniques. Je devais me concentrer sur mon objectif. Mon objectif, c’était Daphnée, et le naturel avec lequel Shankar prenait possession de ces lieux, comme s’ils lui avaient toujours appartenu, avait quelque chose de rassurant. Il ne mentait peut-être pas en affirmant que nous nous rendions chez lui. Il en donnait l’air, en tout cas.

– Comment connais-tu cet endroit ? Comment savais-tu quels mots prononcer ? demandais-je tandis que les escaliers, après plusieurs interminables minutes, cédaient enfin place à une série de couloirs étroits.

Plusieurs portes se succédaient aux murs de ces couloirs, j’étais tentée d’ouvrir chacune d’entre elles dans l’espoir d’y trouver Daphnée, mais Shankar, lui, n’y prêtait pas garde, m’entraînant, assuré, dans un dédale de couloirs, il semblait n’avoir aucun doute quant à sa destination. Il ne me répondit pas tout de suite, attentif, peut-être, aux bruits alentours. Le moindre mot prononcé se répercutait en écho contre les parois de pierre et nous exhortait à la discrétion, quand bien même les lieux semblaient bel et bien désertés. Mais ma curiosité prenait le pas sur tout autre considération.

– J’ai vécu ici, répondit-il alors, avec cette transparence que je ne trouvais que chez lui seul, quand le mensonge et la dissimulation me poursuivaient entre-temps sans cesse et partout. On a vécu ici, mes frères, Latika et moi. On nous a chassés d’ici quand… quand on a échoué. Il poussa un léger soupir. Ces brigands n’ont pas mis longtemps à investir les lieux. Si quelqu’un a pu détruire votre embarcation, c’est forcément eux.
– Alors c’est là que vous cachiez la relique, observais-je, rassemblant les éléments du puzzle.
Shankar hocha doucement la tête.
– Et…

Il ne prêtait plus vraiment attention à moi. À présent, il commençait enfin à ouvrir une à une les différentes portes à côté desquels nous passions, pour ne trouver que des pièces vides.

– Si Daphnée est ici, c’est dans l’une de ces pièces, affirma-t-il avec une assurance, qui invitait sans difficulté à croire en ses propos.

Je le pris au mot, et commençais à fouiller à mon tour, envahie d’une assurance nouvelle. Mais nous ne trouvions rien. Nous nous mîmes à chercher où Shankar m’assurait que nous ne pourrions jamais la trouver, et il avait raison, nous ne rencontrions aucun succès. Après plusieurs heures, nous avions fouillé les lieux de fond en comble, il n’y avait pas la moindre trace d’elle. Où que ce soit. Pas même de son passage. Accablée, épuisée, je m’effondrai contre le mur le plus proche. Si elle n’était pas là, alors…

– Ça ne veut rien dire, me rassura Shankar en déposant une main sur mon épaule. S’ils lui avaient fait subir le pire, on l’aurait retrouvée. Juste…

De la même manière que j’avais retrouvé Victoria, sans doute. Je me vis trembler de tous mes membres, et je me sentis tout à coup incapable de bouger. La pression et la fatigue accumulées m’avaient rattrapée de façon soudaine et inéluctable. Le voyage, le bateau, les cadavres étendus sur le sable fin, Latika, ses frères, Daphnée… Je n’étais plus capable de rien faire. Et Shankar, comme s’il l’avait compris, se contenta de s’asseoir à mes côtés sans bouger. Combien de temps s’écoula ainsi, dans le plus parfait silence ? Je ne saurais le dire. Ce que je peux assurer en revanche, c’est que le retour à la réalité fut d’une extrême brutalité. Un bruit sourd retentit dans tout l’espace, et la pierre trembla.
– Non, non, non… ils ne devraient pas déjà être rentrés, pesta Shankar, qui avait perdu toute décontraction.

M’entraînant par le bras, il nous enferma dans la pièce la plus proche, garda le dos collé à la porte, tendant l’oreille.
– S’ils sont déjà de retour, c’est qu’ils ont rebroussé chemin, me murmura-t-il le plus bas possible. Il s’est passé quelque chose.
Ce n’était rien de le dire.

Sa voix, percutante, arrêta mon cœur un instant, alors que la pierre s’en faisait l’écho jusqu’à nos oreilles.

Ils avaient capturé Nathaniel.




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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 17 Fév - 22:26

Tellement un plaisir à chaque fois de lire la suite

J'ai hâte à la suite

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 17 Fév - 22:30

Ouuuuuf ! Je suis rassurée que ça te plaise !!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 17 Mar - 21:28


Chapitre XVI : Le trône doré


« Vous êtes mon sultan et mon maitre ; mais dispensez-moi, je vous supplie, de vous donner la satisfaction que vous me demandez. »

- Anonyme, Les Mille et Une Nuits


Elle l’observait sous tous les angles, comme une bête curieuse, ses yeux sombres scrutaient la moindre parcelle d’elle, ne lui laissaient aucun répit. Elle lui tournait autour, pinçait parfois le tissu de ses vêtements entre ses doigts, tirait la grimace quand ses narines subissaient les effluves de ce corps frêle qui n’avait connu aucune ablution depuis bien trop longtemps. Daphnée la laissait faire, pas tant par complaisance que par inquiétude. De temps à autre, elle laissait son regard se poser sur Gorav qui, appuyé contre un mur, laissait faire sans mot dire, les bras croisés. Ce satané examen dura plusieurs très longues minutes, avant que l’adolescente ne reporte son attention sur son père qui, lui, n’avait pas bougé de son trône. Elle lui adressa quelques mots incompréhensibles, puis quelques autres à Gorav, qui se contenta de hocher la tête. Puis elle la regarda de nouveau, longuement, mais sans plus la toucher. Enfin, elle haussa les épaules et s’en alla. Sitôt qu’elle entendit la porte se refermer derrière elle, Daphnée eut le sentiment de pouvoir respirer à nouveau, et se retint à grand peine de pousser un soupir de soulagement. Mais cet apaisement fut de courte durée, car juste après, le sultan prit la parole.

– Approche, petite, l’invita-t-il.

Elle regarda tout autour d’elle, comme s’il s’adressait à une autre, même s’il était entièrement improbable qu’elle ne soit pas concernée. C’était la première fois qu’il s’exprimait en féerien, et son cœur retint à nouveau ses battements. Elle aurait voulu disparaître, elle aurait voulu fuir, mais à la place, elle s’avança jusqu’au trône, et s’arrêta à quelques pas du sultan, qui la jaugea avec le même mépris dont sa fille avait fait preuve un peu plus tôt. C’était un homme au physique globalement disgracieux, une impression renforcée par la manière dont il se tassait sur son siège en or massif. Soustrait aux règles de bienséance les plus élémentaires, son attitude transpirait le plus profond des dédains. Incapable de soutenir son regard, elle baissa les yeux.

– Comment tu t’appelles ?

Il s’écoula un temps de silence. La jeune fille, évidemment, ne répondit pas. Le sultan martela les accoudoirs du bout de ses doigts pour faire savoir son mécontentement. Elle ne réagit pas davantage.

– Daphnée.

Ce ne fut pas elle qui répondit, mais Gorav, que le sultan arrêta dans toute autre tentative d’un geste ferme de la main. Sitôt fait, il reporta son entière attention sur la jeune fille. Cette dernière frissonnait. Malgré la chaleur ambiante, elle ne savait contrôler les tremblements qui l’agitaient du bout de ses orteils jusqu’au sommet de son crâne.

– Comment es-tu arrivée ici, Daphnée ?

Elle ne répondit toujours rien. Son cœur tambourinait si fort qu’elle avait le sentiment qu’il allait s’échapper de sa cage thoracique. Elle mourait d’envie de s’évaporer dans l’air brûlant, de ne faire plus qu’un avec l’invisible. Mais on ne voyait qu’elle, ou du moins semblait-il ne voir qu’elle, son regard était douloureux à supporter, avait la violence de la foudre.

– Si tu ne parles pas, tu ne nous es pas utile, tu en as bien conscience, n’est-ce pas ? demanda-t-il alors d’un ton sirupeux, un sirop diablement empoisonné.

Daphnée fit doucement oui de la tête, mais ne répondit rien pour autant. Quand bien même elle aurait voulu parler, elle savait qu’elle n’en aurait pas été capable. Il y avait ce barrage, ce barrage familier qui faisait si souvent obstruction à sa parole. Elle ne savait rien articuler, elle ne voulait rien articuler. Elle était épuisée, ballottée d’une gueule de loup à une autre. Elle n’avait plus la force de le supporter. Gorav tenta une nouvelle fois d’intervenir en sa faveur, mais la sentence du roi fut sans appel. D’un geste d’une violente autorité, il invita Gorav à quitter la pièce à son tour. Ce dernier protesta malgré tout, mais quelques mots prononcés dans cette langue dont Daphnée ne reconnaissait mot le retinrent de dire quoi que ce soit de plus et, d’un pas rageur, il quitta les lieux. De l’autre côté de la porte, Minati était toujours là, l’oreille tendue.


– Elle est si pâle, chuchota-t-elle, sans s’excuser un seul instant de s’être montrée si intrusive. Vous avez vu ses mains ? Elles sont zébrées de bleu, je n’ai jamais rien vu d’aussi étrange.
Gorav se contenta de pousser un léger soupir, mais ne réagit pas.
– Qu’est-ce qu’il va lui faire, à votre avis ? demanda-t-elle, pressant à nouveau l’oreille contre le bois de la porte qui avait déjà recueilli plus d’un secret d’alcôve.
– Je n’en ai pas la moindre idée, répliqua-t-il sincèrement.

Elle se contenta un temps de cette réponse, tout en cherchant à entendre ce qu’il pouvait y avoir à découvrir, une mine penaude accrochée aux lèvres tandis qu’il lui fallait admettre qu’elle n’obtiendrait rien de bien probant d’où elle se trouvait. La voix du sultan était trop étouffée pour qu’elle distingue les mots les uns des autres, et la gamine restait, semble-t-il, silencieuse. Après plusieurs longues secondes, dépitée, résignée, elle se retourna vers son interlocuteur, qu’elle gratifia d’un sourire.

– Quoi qu’il en soit, je suis heureuse de vous revoir.
Gorav était familier de cette lueur, celle qui brillait dans son regard en cet instant, rares avaient été les fois où Minati ne l’avait pas regardé de cette manière.
– Moi aussi, princesse.
– J’ai voulu convaincre mon père de vous donner une seconde chance, je vous le jure. Je m’y suis employée chaque jour, mais il est si borné…
Gorav esquissa un fin sourire.
– Vous avez de qui tenir, votre altesse. Elle accepta cette affirmation comme un compliment, il se savait avoir ce privilège. Il pouvait pointer du doigt ses imperfections sans qu’elle en prenne ombrage. Je vous crois sur parole, affirma-t-il simplement. Je sais combien il est difficile de le convaincre.
– Oui, mais maintenant, avec…

Minati ne finit pas sa phrase, un cri avait retenti de l’autre côté de la porte. Pas celui de l’enfant, non. C’était une voix grave et caverneuse, qui faisait à présent étalage de tous les jurons de son vocabulaire.




La main pressée sur ma bouche, je retenais du mieux que je le pouvais un souffle devenu court tandis que l’écho de leurs voix se mêlait à mon oreille, des voix gutturales qui parlaient dans une langue inconnue, et au-dessus d’elles, celle de Nathaniel, qui lui aussi s’exprimait en ces mots incompréhensibles pour moi. Shankar, l’oreille tendue, faisait de son mieux pour me répéter au fur et à mesure ce qui se disait, dans un langage intelligible pour moi. Mais ces seules interprétations ne suffisaient ni à satisfaire ma curiosité ni à apaiser ma crainte, bien au contraire. Les hommes présents discutaient du sort de l’ancien prisonnier, et lui cherchait à les convaincre de le laisser partir, sans que personne ne lui prête d’oreille vraiment attentive, il n’y avait malheureusement pas grand-chose de plus à savoir de cette conversation.

L’on discutait du destin de Nathaniel comme l’on débattrait de la meilleure manière de cuisiner une viande fraîchement chassée. En moi se disputaient deux pensées antagonistes : ne l’avait-il pas mérité ? Ne devrais-je pas me réjouir ? Me dire qu’ils feraient pour de bon disparaître ce satané sourire de leur monde comme du mien ? Qu’il n’aurait que la monnaie de sa pièce pour toutes les souffrances engendrées par sa faute, pour ses incessantes manipulations ? Je le devais, une part de moi le faisait. Mais force m’était de constater qu’elle ne dominait en rien. Puisqu’il suffit de quelques mots pour déclencher en moi la brutale envie de tenter le diable.

– Ruhan l’a reconnu, me souffla Shankar. J’ignorai qui était ce Ruhan, mais quoi qu’il en soit, ce ne semblait pas être le plus important, ce fut ce qu’il ajouta ensuite qui me fit sortir de mes gonds : Ils vont l’exécuter.

Ma réaction fut vive, et Shankar dut faire appel aux plus efficaces des réflexes et à toutes ses forces disponibles pour me retenir de me précipiter dans leur direction. Fort heureusement, je m’étais abstenue de crier, par-dessus le marché. L’envie ne m’en avait pourtant pas manqué, sur le moment.

– Ne sois pas idiote, me sermonna-t-il sans la moindre délicatesse, mais toujours à voix basse. Ils sont quarante, qu’est-ce que tu veux faire ? Si tu veux sauver Daphnée, reste tranquille.

Je pris une grande inspiration. Impossible de lui donner tort. Pour autant, envisager que l’on exécute ainsi Nathaniel à quelques mètres de moi m’était insupportable. Cette fois, ce fut Shankar qui plaqua le plat de sa main sur mes lèvres pour empêcher le moindre son de s’en échapper. J’aurais aimé prétendre que cette précaution n’avait rien d’utile… mais ce serait mentir. À dire vrai, je n’ai pas la moindre idée de la manière dont j’aurais réagi, s’il ne m’avait pas retenue. Les voix poursuivirent de s’élever, Shankar ne prit plus la peine de me traduire quoi que ce soit plusieurs minutes durant. Puis.

– Trente-neuf…
Faute de pouvoir le questionner verbalement, j’adressai à Shankar un regard interrogateur.
– Ils ne sont pas tous là. Gorav n’est pas là. Il en manque un.
Je le regardai sans réagir. J’ignorais s’il me fallait ou non me réjouir d’une telle information.
– Ils attendent son retour. Nathaniel est en sursis.

Je m’entendis prendre une grande inspiration. J’avais fermé les yeux.

– J’ai bien peur qu’on doive passer la nuit ici.





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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 17 Mar - 22:22

J'adooooooore tellement

Comme c'est toujours un plaisir de lire chaque chapitre
Vivement la suite

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 17 Mar - 22:33

Pfiouuuu je suis contente !

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 21 Avr - 21:03


Chapitre XVII : Évasion


« Si tu as le regret de m'appartenir, tu peux t'en aller, je te donnerai la liberté. »

- Anonyme, Conte indien


Il s’était endormi. Plus le temps passait, plus j’admirais ceux qui, en toutes circonstances, trouvaient le sommeil. Qu’importe les inquiétudes, qu’importe le contexte, qu’importe l’urgence, pourvu qu’on ait la fatigue. Certes, je savais bien que ce sommeil-là avait gagné au prix d’une lutte acharnée le droit de s’imposer au corps de Shankar, mais quand bien même, je l’admirais, non, en fait, je l’enviais, surtout. Je ne savais plus dormir, au mieux somnoler, et depuis que mes pieds avaient foulé le sol ensablé du royaume du bout de l’océan, impossible pour moi de céder aux confortables sirènes d’une sieste bien méritée. Recroquevillée sur moi-même, la tête de Shankar pesant sur mon épaule, je comptais les secondes pour les changer en minutes, et les minutes en heures. Mais le calcul était imprécis, et je n’aurais su dire combien de temps il fallut exactement pour que les échos de voix s’estompent pour de bon et qu’un silence de plomb enveloppe l’espace. J’attendis plusieurs longues minutes encore. Je retenais mon souffle, tout en agitant doucement les épaules afin d’inviter Shankar à se réveiller. Ce dernier fut tiré du sommeil d’une traite, et me sembla n’avoir jamais dormi quand, brusquement, et avec une énergie que l’on possède rarement au saut du lit, il se leva sur ses deux pieds pour balayer l’espace autour de lui avec appréhension, comme un animal aux aguets. Je le vis tendre l’oreille, et il fallut attendre plusieurs longues minutes pour qu’il daigne tourner son regard vers moi et hocher doucement la tête, comme pour confirmer ce que mon sens de l’ouïe avait parfaitement capté pour sa part. Ou n’avait pas capté, plutôt.

Je suivis Shankar à travers un nouveau dédale de couloirs qui devait nous mener droit à la cellule où le jeune homme m’assurait qu’ils avaient enfermé Nathaniel. Une fois encore, et même si je savais qu’il avait habité ces lieux, j’étais surprise d’observer avec quelle facilité il se mouvait entre ses murs, comme s’il y évoluait toujours, ne les avait jamais quittés. Ce fut avec une extrême précaution – et je l’en remerciais mentalement, qui sait ce qui allait nous attendre de l’autre côté – qu’il ouvrit la porte (non sans avoir préalablement prononcé un nouveau mot de passe dont les termes me furent obscurs) derrière laquelle, en effet, je retrouvais Nathaniel, solidement attaché par les poignets à une chaîne en métal, dont la base elle-même était profondément incrustée à même le sol. J’en éprouvais un vif sentiment de soulagement, qu’il me fut impossible de dissimuler. Sans réfléchir, je me précipitais dans sa direction, tirant sur ses chaînes comme si ce vain effort pouvait suffire à briser ces liens tenaces.

– Moi aussi, je suis content de te voir, princesse, se contenta de dire Nathaniel.
Je lui faisais dos, m’acharnant toujours sur sa chaîne, avec le maigre réconfort de ne pouvoir observer le sourire qu’il devait forcément afficher en cet instant, pour ne pas palier à ses exaspérantes habitudes. Pour autant, je devais bien le reconnaître, j’étais sincèrement heureuse de le revoir, et plus encore soulagée de le savoir en vie. Ce même si ce pouvait bien être des plus temporaire au vu de l’inextricabilité actuelle de notre situation.
– Les vieilles habitudes se perdent. J’aurais juré qu’ils t’auraient coupé la langue. Pour une fois, ils nous auraient rendu un fier service, répliqua Shankar, qui se chargeait de parler à ma place, plus acerbe que j’aurais su l’être pour ma part, ce qui me convenait très bien.
– Des hommes de goût savent qu’il ne faut pas gâcher une si précieuse marchandise.
Je les écoutais à peine, trop concentrée sur les liens qui entravaient Nathaniel. Une fine serrure dans le métal qui enserrait ses poignets donnait le meilleur aperçu de la méthode à adopter pour détacher l’homme qui avait la fâcheuse habitude de se laisser emprisonner sans cesse. Mais je ne savais pas crocheter les serrures, et quand bien même j’en aurais la prétention, je n’avais à ma disposition rien qui puisse me sembler faire l’affaire.
– Je n’y arrive pas, rageais-je, désemparée.
– Inutile de t’acharner, répliqua Shankar en me rejoignant, ça n’aidera pas.
Il examina un moment la minuscule serrure, puis jeta un œil autour de lui, à la recherche, peut-être, d’un élément notable susceptible de faire céder les entraves du captif, mais la pièce était résolument vide.
– Je ne vois qu’une solution. La vague lueur d’espoir qui brilla dans mon regard se teinta d’agacement quand Shankar exprima jusqu’au bout sa pensée. Il faut lui couper les mains.
– Si seulement tu en avais le cran, répliqua Nathaniel du tac-au-tac.
– Crois-moi, ça ne me poserait aucun problème. Et puis, c’est un châtiment commun pour les voleurs de ton espèce. Un peu trop commun, en fait.
– Taisez-vous, répliquai-je en chuchotant. À ma grande surprise, l’un comme l’autre s’exécutèrent. J’ai entendu quelque chose, soufflai-je alors.
Un son à peine audible, mais qui se rapprochait, et que je parvins finalement à identifier comme des bruits de pas. Je crus un instant m’être fourvoyée quand, plusieurs longues minutes durant, il ne se passa rien, mais fus bien vite rattrapée par l’angoisse quand le son se fit finalement plus distinct, s’arrêta devant la porte… qui s’ouvrit avec fracas. Dans l’embrasure apparut un homme d’une quarantaine d’année à la carrure impressionnante. Encore qu’elle ne le fût peut-être pas tant, mais saisie de terreur, je parvenais difficilement alors à l’identifier autrement que comme un ennemi potentiel.

– Shankar ?
Ce fut la seule chose que je distinguais avant que l’homme et Shankar ne parlent ensemble dans cette langue indéchiffrable à mes oreilles. Interdite, je les regardais échanger sans savoir qu’en penser. Je cherchais un instant à croiser le regard de Nathaniel, mais ce dernier se contentait de fixer les deux hommes comme s’il comprenait ce qu’ils se disaient, ce que me sembla alors confirmer le sourire que je vis s’agrandir sur son visage.
Après un moment, l’inconnu se tourna vers nous.
– C’est donc toi le fameux Nathaniel, dit-il alors, dans une langue que je compris immédiatement cette fois. C’est drôle, je ne t’imaginais pas du tout comme ça.
L’homme se rapprocha un peu plus et je me redressais pour ma part, comme si mon absurde gabarit pouvait avoir une quelconque autorité s’il s’opposait à son imposante silhouette. Mais je me détendis légèrement quand je le vis tirer de sa poche un imposant trousseau de clé, dont il extirpa la plus petite d’entre toutes.
Quelques instants plus tard, nous courrions le plus rapidement possible vers l’extérieur. J’aurais peine à décrire ce qui se déroula alors, tandis que nous avions presque atteint la sortie de la grotte. Le coup nous prit tous par surprise, Shankar le premier. Deux hommes étaient postés là en embuscade et nous attendaient. Le premier attaqua sans nous laisser le temps de réagir, le second n’en eut guère la possibilité. Tout se déroula trop vite pour me laisser le temps de comprendre. Ce que je sais en revanche, c’est que bientôt, le sang des deux hommes arrosa le sol, que mes pieds et mes mains en étaient constellés. Nous courûmes de plus belle, volèrent plusieurs chevaux, nous arrêtâmes au terme d’une chevauchée longue et épuisante. Les chevaux, la sueur sur mon front, le sang qui rougissait le ventre de Shankar… C’est comme un tourbillon. Je ne saurais plus isoler les images les unes des autres. Elles s’emmêlent, se confondent, inexorablement.

– Pourquoi nous avoir aidés ? demandai-je à Gorav, de retour à la case départ, chez Latika et ses frères, même si seuls ces derniers étaient présents pour l’heure, frères qui prenaient soin de leur cadet, isolés dans sa chambre.
Gorav, c’était son nom, le Gorav dont les autres hommes avaient attendu le retour pour exécuter Nathaniel. Et il nous avait permis de nous échapper. C’était à n’y rien comprendre.
– Je crois deviner ce que vous avez l’intention de faire, s’expliqua-t-il alors, doucement, adressant avant tout des regards insistants à Nathaniel. Je regrette d’avoir à le reconnaître, mais c’est une bonne idée. Il poussa un léger soupir. Je ne le tolèrerai plus davantage.
Je ne comprenais rien… Mais pour une fois, Nathaniel ne paraissait pas plus avancé que moi. Lui non plus, semble-t-il, n’avait jamais fait la connaissance de ce Gorav. Pour autant, son propos n’eut guère plus d’importance quand il reprit la parole.
– L’enfant, Daphnée…
– Vous savez où elle est ? l’interrompis-je brusquement. Comment va-t-elle ?
Gorav m’observa un moment qui me parut durer une éternité, manifestement hésitant. Mais il osa reprendre la parole malgré tout.

– Elle est morte.




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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 21 Avr - 21:56




J'adore tellement !!! Vivement la suite !!!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 5 Mai - 21:01


Chapitre XVIII : Les fleurs comme de l'écume


« Une dernière fois, les yeux voilés, elle contempla le prince et se jeta dans la mer où elle sentit son corps se dissoudre en écume. »

- Hans Christian Andersen, La Petite Sirène


Shankar est mort après trois jours. Trois jours d’agonie, de cris, de supplications, de crises. Je l’entendais de loin, à travers la porte close de sa chambre. Je crois que, à quelques reprises, il m’a appelée, mais je n’aurais aucun problème à croire que mon imagination m’a seulement fait défaut. Je ne me suis pas rendue à son chevet, je n’en ai pas eu le courage. À vrai dire, dès l’instant où nous avons rejoint la demeure de Latika et ses frères, dès lors que Gorav nous a parlé de Daphnée, il s’est passé en moi quelque chose que j’aurais peine à expliquer. Une fracture. J’étais vide, brisée, et je pense que, pour la première fois, je la comprenais réellement, à présent qu’il était trop tard. Je pensais, pourtant, cerner son malaise, comprendre son trouble, compatir à son sort… en réalité, j’en étais loin… bien loin… trop loin. Je ne voyais que ce que j’acceptais de voir, j’identifiais tant et tant Daphnée à Victoria que je refusais de voir ce qui n’appartenait qu’à elle. Je devinais, je faisais mine de comprendre, mais je ne savais rien. Entendre son histoire n’était pas la vivre et moins encore la ressentir. Je ne devinais pas le vide extrême, l’infini désarroi, la totale impuissance, qui vous assomme et vous brise plus sûrement qu’un coup porté en plein crâne.

Maintenant je sais, Daphnée, maintenant je comprends. Je voulais tant qu’elle l’entende. Mais les voix de la terre n’atteignent pas l’autre côté, si tant est qu’il y ait un autre côté. Les voix de l’autre côté, par contre, peuvent atteindre la terre, c’est pour cela que je partage, même si certains souvenirs me détruisent après ma destruction. Le moindre mot me transperçait comme un poignard enflammé, le moindre geste, le moindre regard m’émiettait le cœur. On essayait de me parler, je restais muette. Ne plus vouloir parler. Je la comprenais… mais je ne tiendrais pas comme elle des résolutions que pourtant j’admirais. Sincèrement. Je perdais une troisième sœur, Adil et Anand perdaient leur frère. J’avais de l’affection pour Shankar, pour le peu que j’ai connu de lui, pourtant, sa mort me laissa d’une effrayante indolence. Comme si l’on m’avait arrachée à mes sentiments, à une essence tenace qui s’était évaporée petit à petit, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Orianne a voulu me parler, je ne l’ai pas écoutée, je n’écoutais personne, retranchée dans une bulle de douleur et d’indifférence. J’attendais. Sans savoir quoi. J’attendais seulement…

Le cinquième jour, Latika n’était toujours pas rentrée. Ses frères ne pouvaient plus l’attendre. De façon plus pragmatique, c’était le corps de Shankar, qui ne pouvait plus attendre. La chaleur intensifiait une odeur putride dont l’urgence voulait qu’ils se débarrassent. Cette odeur ne me déplaisait pas, pour ma part, j’en avais connu des plus agressives sur l’île des soupirs et surtout, elle rappelait mon corps à quelque chose de réel, comme un lien entre le monde et moi, un monde que je voulais fuir. Cinq jours durant, je n’ai pas pleuré. Daphnée méritait toutes les larmes du monde, et je n’ai pas pleuré. Rien… Le vide une fois encore.

La nuit du sixième jour, nous n’enterrâmes pas Shankar. Leurs traditions étaient tout autres. Solidement attaché sur un radeau de bois, on le fit dériver sur l’océan. On jetait des fleurs à sa surface. Des dizaines de fleurs blanches qui constellaient la surface de l’eau comme une très fine écume. C’était la même chose. La même chose… Et c’était comme si je leur disais au revoir pour la première fois. Victoria, Bertille, Anna, Emma, Shankar, Daphnée… pour chaque fleur une âme abandonnée à un destin funeste… Et moi…

On prononça des discours, mais je n’écoutais pas. Je n’écoutais rien. Le souffle brisé, l’esprit ailleurs. Non. Ce n’était pas pour chaque fleur, c’était chaque pétale, ou le moindre des minuscules éléments qui la constituaient. C’était beau. La dernière fois aussi, c’était beau… L’horrible une fois encore se mêlait à l’élégance. Je croisai les bras sur ma poitrine. Je tremblai, je crois. Je n’ai pas souvenir qu’il ait fait si froid, pourtant. Le regard vide, un horizon de fleurs puis… une main s’était posée sur mon épaule. J’ai sursauté. Je voulais ignorer tout ce qui m’entourait, mais l’effort fut détruit par un simple geste, un simple regard quand mes yeux croisèrent furtivement ceux de Nathaniel, avant que je ne détourne la tête pour toiser du regard, une fois encore, l’immensité de l’océan.

– Je me demande s’ils le savaient, soufflais-je finalement d’une voix éraillée… J’aurais pu continuer de ne plus parler, ça n’aurait rien changé, je crois. En un geste, il m’avait rappelé qui j’étais, où j’étais, et ce qui nous attendait, aussi.
Il ne me répondit pas. Lui aussi avait été étrangement silencieux, ces derniers jours. Peut-être parce que j’étais finalement la seule à qui il pouvait parler. Anand et Adil menaçaient de le tuer sitôt Latika de retour, Orianne n’était guère conciliante, Gorav ne semblait pas être un grand bavard, et moi… je l’ai toujours trop été avec lui, et il le savait. Mais il ne semblait pas enclin à en abuser, pour une fois. Quoique je me trompais peut-être, je me trompais sans doute. Peut-être avait-il trouvé dans le silence une autre manière de se jouer de moi. Alors je repris finalement, sans qu’il m’y invite.
– Quand ils m’ont fait croire que Victoria allait se marier de l’autre côté de l’océan, c’était la même chose… des fleurs sur les vagues.
Il ne réagit toujours pas davantage. Il n’y avait sans doute rien à dire, quoi qu’il en soit. Et lui-même devait s’en moquer. N’était-ce pas ce qu’il envisageait pour commencer ? Il était prêt à sacrifier Daphnée au nom de sa vengeance, sa mort n’y était sans doute pas étrangère. Il gagnait, comme toujours. Et moi je perdais tout…
– Ils devaient forcément savoir…
C’était bien une cérémonie funéraire qu’ils avaient organisé ce jour-là à Piquiiel. Pas une mascarade, un témoignage d’adieu. J’ignore encore si je dois y voir une tendresse dissimulée ou un cynisme horrifiant.

Je ne compris que lorsque je sentis son souffle dans mon cou, ses cheveux de jais contre ma joue, puis ses bras croisés dans mon dos. Les miens, ballants, témoignaient de ma surprise. Il ne disait toujours rien, il était finalement plus muet que moi. Mais les mots ne valaient rien. Le geste, lui… Ce geste me poursuit encore. Nathaniel me serrait dans ses bras, et cette étreinte fit définitivement éclater la bulle d’indifférence. Alors, tout me saisit d’un coup. Un sanglot qui vous étrangle, un corps fébrile qui tremble comme une feuille, et les larmes qui coulaient enfin, alors que ma tête s’appuyait contre son torse, et qu’un de ses mains caressait doucement mes longs cheveux négligés.

Ce fut le treizième jour que Latika revint enfin. Elle ouvrit en trombe la porte de la demeure, son regard n’eut le temps de croiser aucun autre, sans quoi elle n’aurait sans doute pas pris la parole, nos regards accablés auraient mieux scellé à ses yeux le destin de son frère que n’importe quel discours. Mais non. Essoufflée, incapable de percevoir une détresse environnante que je me figurais pourtant palpable, elle s’exprima en quelques mots.

– Un bateau féérien. Il s’approche de nos côtes.




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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 5 Mai - 21:34

J'adore tellement !!!

J'ai tellement hâte à la suite

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 5 Mai - 21:48

Je sais pas du tout comment tu fais, mais je suis contente !

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 12 Mai - 21:08


Chapitre XIX : À la croisée des mondes


« Ils passèrent par-dessus les bois, les lacs, la mer et les continents. »

- Hans Christian Andersen, Un petit garçon et une petite fille


Il a fallu moins d’une heure pour qu’il ne subsiste plus rien des gouttes d’eau qui perlaient jusqu’alors sur ses longs cheveux bruns et sur sa peau diaphane, sur son visage encore innocent dont j’avais presque oublié les contours. Bientôt, ce serait comme si tout le temps qu’il avait passé à rejoindre les côtes, dérangé par la lourde épée qu’il avait tenu malgré tout à garder sur lui, n’avait pas existé. Ses yeux hagards nous observaient successivement. Sur moi, ils s’attardaient plus longuement, mais la lueur qui y brillait n’était plus exactement celle à laquelle il m’avait habituée. Peut-être parce que les questions étaient trop nombreuses et que son esprit ne tolérait plus rien d’autre qu’une angoissante curiosité. Je le comprendrais parfaitement, le même nombre de questions me traversait l’esprit.
Ce ne fut que par chance qu’Anand et Adil surent le trouver avant les gardes du sultan, mais la chance, dans le cas de Gabriel, avait toujours été relative, et d’ailleurs elle le trahirait une fois encore. Car c’était bien le prince de Féerie qui se tenait là, sous mes yeux, égaré, assis sur une chaise branlante, soumis au regard d’une assistance au nombre de plus en plus limité. La question la plus évidente à poser ne le fut pas. Car elle n’avait pas besoin de l’être : que faisait-il ici ? Il n’y répondit que lorsqu’il fut à même de ressentir autant que nous l’oppressante chaleur des lieux, regrettant sans doute que des vêtements détrempés, seule relative source de fraîcheur jusqu’ici disponible, ne lui collent plus à la peau.

— Il sait tout, finit-il par articuler d’une voix rauque qui me fit frissonner.

Il n’y avait guère besoin d’être plus explicite. « Il », c’était Edgar. Les semaines passées dans ce pays étranger m’avaient comme coupée d’une réalité qui n’avait pourtant pas disparu en mon absence, l’irruption de Gabriel dans cette autre réalité confondait les deux, et ce semblait difficilement compatible, pourtant, c’était le cas. Et le prince de Féerie ne me rappelait pas seulement à cette autre dimension pas plus enviable que l’ancienne, il en intensifiait l’horreur. Edgar savait tout.

— Qu’est-ce qu’il sait, exactement ? demanda alors Nathaniel, qui ne semblait pas si déstabilisé que cela par la situation, pas même vraiment inquiet.
Gabriel ne répondit pas tout de suite, comme s’il cherchait à ordonner ses idées. Il était manifestement aussi décontenancé que nous, en plus d’être fatigué, comme semblaient en témoigner les lourds cernes sous ses yeux.
— Il a commencé à avoir des doutes quand… Emma ? Il cherchait notre approbation du regard, je hochai doucement la tête, et un long frisson me parcourut à son souvenir. Emma, c’est ça, et cet homme, Charron, je crois, ont disparu. Il s’est renseigné, il a découvert qu’un des anciens bateaux de la flotte royale avait été volé. Et il a aussi compris que vous aviez reçu l’aide de quelqu’un au sein même de la cour.

Son regard se troubla un peu. Était-ce pour cette raison qu’il avait fait tout ce chemin ? Son père avait deviné qu’il avait été complice, même un bref instant, des rebelles, et il avait autant cherché à nous rejoindre qu’à prendre la fuite ? Je le présumais en tout cas, et le regrettais dans l’instant profondément. Il ne méritait pas d’être mêlé à ces sordides affaires, il ne méritait pas de devenir la cible de son propre père. J’aurais pu me rassurer en songeant qu’Edgar n’irait pas causer le pire des torts à son propre fils, mais au vu du sort qu’il avait infligé à cette pauvre Bertille, puis à Victoria, je n’osais me permettre tant d’optimisme. Mais non, ce ne fut pas de lui-même qu’il parla quand il rouvrit la bouche. À la place, un autre nom s’échappa d’entre ses lèvres.

— Anthony…

Je sentis Nathaniel, près de moi, se crisper. Il était debout derrière moi, demeurée assise. Jusqu’ici adossé au mur le plus proche, il s’était redressé, et j’entendais à présent ses ongles s’enfoncer dans le dossier de ma chaise. Pour autant, quand il prit la parole, il ne sembla ni inquiet, ni en colère, il avait presque l’air serein. Je prenais en cet instant un peu plus l’ampleur de sa comédie. Je crois qu’il ne souriait pas. Mais je n’ai pas osé alors lever le regard dans sa direction pour le constater.
— Où est-il ?
Gabriel baissa les yeux, et je le vis trembler. Frissonner sous la chaleur ambiante, et un semblable frisson me parcourut l’échine.
— Quand je l’ai laissé, mon père l’avait enfermé dans son cachot. Je ne suis pas sûr qu’il soit encore… Il sembla vouloir dire quelque chose, mais il n’émit qu’un bruit de gorge. Les mots y étaient restés bloqués. Il lui fallut un léger temps avant de reprendre la parole. Il ne voulait pas que je vienne ici, mais je ne savais pas quoi faire d’autre.

Les larmes lui montaient aux yeux, et j’éprouvai l’envie de le serrer dans mes bras, d’apaiser un peu de ce chagrin que je ne ressentais que trop moi-même. Mais je ne bougeai pas. Je le refusais. Je venais de perdre Daphnée, je ne perdrais pas Anthony. Je songeai à l’homme qui m’avait entraînée à travers la forêt jusqu’à cette tour gigantesque au péril de sa vie, au poignard plongé dans son ventre lorsque nous avions libéré Nathaniel, aux premiers mots qu’il m’avait adressés. Je ne le perdrais pas. Anthony n’était pas de ces hommes que l’on pouvait perdre. J’étais demeurée immobile, oui, mais pas Nathaniel, il s’écarta brusquement, et je le vis faire les cent pas sous nos regards à tous, comme un hère désespéré au milieu d’un champ de statues.

— Ça ne devait pas se passer comme ça, dit-il alors, et j’entendais une profonde colère au creux de sa voix. Cette fois, je pouvais le voir, il ne souriait définitivement plus. Maintenant qu’il est au courant, il va contrattaquer, nous ne bénéficions plus de l’effet de surprise. Il marqua une pause. Il risque de nous prendre de court.
Je sentis mon sang ne faire qu’un tour.
— C’est tout ce qui te préoccupe ? demandais-je sans rien dissimuler de mon amertume. Anthony est peut-être mort à l’heure qu’il est, et tout ce qui t’intéresse, c’est ton plan à la con ?
Il tourna son regard vers moi.
— Si Anthony est mort, alors il est mort pour rien, répliqua-t-il froidement.
— Il n’est pas forcément trop tard, intervint Gorav, nous pouvons encore le prendre de vitesse. Nous avons une longueur d’avance sur lui. Les forces armées du sultan se préparent au combat depuis votre arrivée sur nos terres.
— Et celles d’Edgar n’y sont plus exercées depuis longtemps, reconnut Nathaniel, qui cessa de faire les cent pas. Mais dans ce cas, nous n’avons pas une seconde à perdre.
Gorav, Latika et ses frères hochèrent la tête d’un même mouvement. De mon côté, je tournai les yeux vers Gabriel, qui observait cet échange sans songer même à y participer. Je comprenais, mais je ne savais quoi en penser, quand bien même tout, de la première seconde au dernier instant, devait nous mener à ce moment très précis.
— On va se rendre au palais, décréta Latika, tous ensemble, sans exception. Et nous ferons céder le sultan. On ne fait pas marche arrière. Shankar ne sera pas mort pour rien.

Elle marqua une légère pause, posa ses yeux d’un noir profond sur le principal intéressé.

— Tu as voulu ta guerre, Nathaniel. Eh bien c’est chose faite.



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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 12 Mai - 21:33

Je suis toujours aussi fan, j'adore toujours autant ! C'est juste parfait !!!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 12 Mai - 21:35

Ce n'est pas parfait du tout, mais merci !!!!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les ailes arrachées [partie 2]   Ven 16 Juin - 20:51


Chapitre XX : Aux armes


« Du combat, seuls les lâches s'écartent. »

- Homère, Illiade


— Tu pourrais rester ici, si tu veux…
J’adressai à Nathaniel un regard circonspect. Il m’avait intimée de le suivre dans la moindre de ses errances et j’avais obéi, docilement. Je ne saurais affirmer qu’il m’y ait jamais forcée, mais je n’ai jamais éprouvé non plus le sentiment d’avoir réellement le choix, en fin de compte. Et là, tout à coup, comme venu de nulle part, il me proposait de demeurer ici, dans ce décor de sable doré, quand la guerre gronderait de l’autre côté de l’océan. J’ai tant de regrets au terme de notre histoire que je ne saurais les énumérer tous, et pourtant, répondre par la négative à Nathaniel, ce jour-là, n’en fait définitivement pas partir. Contradictoire, n’est-ce pas ? Je le sais bien. Pourtant, si j’étais restée là-bas, je serais peut-être encore envie, je n’aurais pas assisté au massacre, à la débâcle, au spectacle le plus cruel de mon existence. Mais je savais pourquoi je faisais tout ça, ça changeait tout. Je pensais à Daphnée, Victoria, Anna, Emma, Shankar. Je pensais à Anthony… S’il était mort, il était mort pour rien. Ces mots, ou peut-être la manière dont Nathaniel les avait prononcés, avaient eu un réel impact, sur moi, qu’il m’était bien impossible de négliger. Anthony m’avait sauvée, et il était peut-être le seul que je puisse encore. Ou non. Lui, mes parents, des centaines de Féeriens…
— Tu me le proposes uniquement parce que tu sais que je vais répondre non, avançai-je alors simplement.
Pour toute réponse, Nathaniel me sourit, et voir ce sourire me fit du bien. Je m’étais habituée à ne jamais voir cette demi-lune manger la moitié de son visage, mais depuis la venue de Gabriel, Nathaniel ne souriait plus. Plus du tout. Le contraste était saisissant, angoissant. Ne serait-ce que lui décocher un sourire, alors, rendait mes convictions un peu moins vaines, tout ceci moins angoissant, et pourtant, tout dans ce qui se préparait alors sous nos yeux augurait le plus sinistre des scénarios.

Nous étions sur la plage même où, je n’aurais su dire quand, il y a des semaines déjà, nous avions débarqué sur ses terres qui m’avaient changé plus que je n’étais réellement capable de l’exprimer, sur cette même plage où les corps carbonisés des anciens prisonniers attendaient que soit posé sur eux mon regard horrifié. Il n’y avait plus trace de l’embarcation par laquelle j’étais venue ici. En revanche, le navire de Gabriel était là, son capitaine, Ashab, en examinait le moindre recoin tandis que des dizaines d’hommes chargeaient les cales de vivres. Voisin du bateau, plusieurs dizaines de bâtiments du même acabit subissaient le même examen minutieux. Nous étions presque prêts.

Tout était allé très vite, et pour cause, nous n’avions pas de temps à perdre, chaque seconde était précieuse. Gorav avait vu juste, les armées du sultan étaient sur le qui-vive. Elles n’attendaient qu’un simple signal, et ce dernier leur fut donné quand Latika, maîtresse du sultan destinée à devenir l’une de ses nombreuses épouses, vint à sa rencontre accompagnée de plusieurs Féeriens… Le combat allait commencer… Ou bien débuterait-il sous peu. J’avais du mal à comprendre ce que guerre signifiait, je savais juste qu’elle se produirait, d’une manière ou d’une autre, elle se produirait, implacable, logique, inévitable. J’embarquais donc à bord du navire commandé par Ashab en même temps que Nathaniel, Orianne, Latika, ses frères, Gorav, et Gabriel, bien sûr… Mais nous n’étions pas seuls, des gardes du sultan nous surveillaient de très près et veillaient au grain. Latika avait acté en faveur de notre survie pour peu que nous servions de moyen de pression à Edgar, elle avait bien insisté sur le rôle qu’avait tenu Nathaniel durant la première guerre, et au sujet duquel j’étais bien loin de tout savoir, et évidemment, elle n’avait pas manqué de lui apprendre que Gabriel était ne fils du sultan, l’héritier légitime du trône de Féerie. J’étais tout sauf favorable à cette idée, mais nous n’avions guère le choix, et la traversée, en attendant, nous permettait un semblant de répit, qui n’était pas forcément de refus, en réalité.

J’ai attendu, pensive, angoissée, que l’ancre soit levée. Au moment de voir s’éloigner les terres du royaume du bout de l’océan, j’ai ressenti un vif soulagement. Ces terres inhospitalières l’étaient devenues à cause de nous, ça je l’avais bien compris, mais j’appréciais de fuir, cette fois… même si c’était à présent dans l’optique d’un affrontement direct. Je ressentis tout de même une once de regret à voir la côte se changer en point minuscule à l’horizon. Je laissais Daphnée là-bas, et pour de bon. Je devais cette fois renoncer à toute illusion, je ne la reverrai plus jamais… Je devais faire le deuil définitif de Daphnée, mais c’était sans doute une saine préparation à ce qui m’attendait : le deuil d’un monde, d’une époque, d’habitudes que je n’aurais plus… le deuil de ma propre vie… Je n’avais pas conscience de tout cela, bien sûr. Alors que l’océan finit par devenir notre seul paysage, je me décide à trouver Nathaniel. Je ne pouvais ignorer cet état de fait : chaque fois qu’il me venait un doute, une question, une crainte de quelque ordre que ce puisse être, invariablement, je me tournais vers Nathaniel.

— Comment c’était, la guerre, la dernière fois ? lui demandais-je en prenant place sur le ponton à côté de lui.
— La dernière fois ?
— J’ai bien entendu Latika, j’ai bien compris qu’il y avait eu une guerre autrefois, et je sais bien que tu as vécu trop longtemps pour l’âge que je te donne. Réponds-moi juste.
— Je n’ai pas participé à la guerre, la dernière fois, répliqua-t-il d’un ton tranchant.
— Tu mens…
Il laissa passer un temps de silence avant d’articuler une réponse d’une simplicité enfantine.
— Pas cette fois.
Je choisissais de ne pas répliquer, mais je ne croyais pas un seul mot de ce que je pouvais bien dire.
— Qu’est-ce qui va se passer, après tout ça ?
Nathaniel m’observa longuement, sans rien dire, cette fois, je n’avais pas réussi à le faire sourire, et je détestais cela.
— Je n’en sais rien.
Je l’observais un instant, pour une fois, j’avais l’impression de décrypter quelque chose de réel dans l’expression du figtif. Mais j’avais toutes les chances du monde de me tromper, bien sûr.
— Je te crois, répondis-je sans forcément me comprendre moi-même sur l’instant.

Certaines conversations ont leur importance. On ne sait pas toujours pourquoi sur le moment, mais on le sait tout de même. Je le savais, sur le moment, et je le sais maintenant encore. Ce ne devait rien changer, mais quand bien même, c’était au-delà de l’évidence, c’était une certitude. Vous n’en ferez peut-être rien, vous comprendrez peut-être. Quoi qu’il en soit, c’était là, tout simplement là. Et ça me poursuivrait. Au dernier moment. Maintenant. Le voyage fut long, et ce fut pourtant ce que j’en retins avant tout autre chose, le reste fut accessoire. Compliqué souvent, inconfortable, toujours. Le voyage n’avait d’intérêt que la destination… Alors que nous approchions les côtes, nous fûmes accueillit par le bourdonnement de canons. Nous étions proches du but. Si proches du but… et proches de nous faire tuer, tout autant. Dans un frisson, je levais un regard angoissé vers le ciel. Au-dessus de nos têtes, les nuages émiettaient des flocons d’une blancheur de lait.

— Il neige…





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