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 Les ailes arrachés

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Rebellion
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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Ven 8 Mai - 1:53

Merciiiii ça me touche !!

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Féeriens
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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 10 Mai - 19:34

J'ai honte de n'avoir pas lu tout cela avant maintenant, je l'avoue.

Mais maintenant que c'est fait, je peux t'affirmer que je suis vraiment accro ! C'est bien écrit, les descriptions sont bien faites. La vie sur l’ile des soupirs, on à l’impression d'y être.

Alors maintenant pour faire dans l'original je n'ajouterai qu'une seule chose : ELLE EST OÙ LA SUITE !!!

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Rebellion
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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 10 Mai - 19:36

Uhu
Merciiiii !! *peut de nouveau respirer*

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Rebellion
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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Mar 1 Sep - 23:28


Chapitre XIII : Les ombres dans la caverne


« Le châtiment tarde, mais malheur à qui l'attend.
Il arrive un moment où tout se paye. »

-Giambattista Basile, Poucet et Poucette.



Ce n’était qu’un nom. Un nom qui ne devait plus être, un nom effacé par des années d’usure, de moisissure, d’humidité, d’indifférence… Un nom qui n’aurait pas survécu si personne ne s’en était souvenu. Il était, sans nul doute, de ceux qui l’avaient fait survivre. Ce nom faisait irruption dans son esprit chaque jour de sa vie depuis près de vingt ans. Ce nom était un fantôme qui glissait de neurones en neurones, et brisait les pensées douces pour les métamorphoser en remords. Il ne l’avait plus entendu depuis. Jamais. Et là… juste trois syllabes prononcées, et il ne savait plus que faire. Ce règne était mascarade, il l’était dans ses prémisses, il le serait à la fin. Mais les choses vraies ne disparaissaient pas. Elle se cachaient, mais elles étaient. Une présumée Éléonore au trône n’empêchait pas la propriétaire légitime de ce nom de se glisser derrière l’identité de sa jumelle. Un nom nié des années durant, gardé à l’abri de solides barreaux, ne cessait pas d’exister sous le prétexte qu’il n’était pas prononcé. Il était toujours. Et la voix d’Éléonore l’avait rendu réel. Cette nuit avait été une nuit sans sommeil pour l’intégralité du château, Anthony en était certain. Seuls les justes pouvaient espérer la compagnie de Morphée, nul n’était digne en ce royaume des rêves que l’on fait quand on ne craint rien et quand nul ne nous craint.
Au petit matin, Éléonore avait disparu. Ou du moins Anna, les apparences se préservent dans l’urgence. Le roi avait prié ses sujets de fouiller le château de Féerie de fond en comble. Si elle n’était pas retrouvée dans les heures à venir, les gardes se mettraient à sa poursuite, le châtiment serait pire, alors. Si les deuxièmes chances étaient admises, on n’ignorerait pas l’île-prison, perdue au milieu de l’océan. Et si Edgar savait… s’il comprenait ce qu’il avait été donné à Anthony de comprendre, nul n’aurait autant souffert un jour que ce que pourrait souffrir Éléonore.
On retrouverait la princesse déchue, Anthony le savait. Seulement, il ne le voulait pas. Il ne l’avait sans doute jamais voulu, mais c’était à présent une certitude. Il ouvrait chaque porte l’une après l’autre avec une fébrilité qui le faisait trembler de tous ses membres. Parce que s’il la retrouvait, il était fini, puisqu’il la laisserait fuir. S’il ne la retrouvait pas, elle était finie, parce que nul autre n’aurait cette indulgence. Cette porte ci, celle de l’ancienne réserve, lui opposait une résistance hors-normes. Pourtant, elle n’était pas verrouillée.


Je lisais, relisais ces mots, encore et encore, comme si leur sens allait soudainement m’apparaître, clair, limpide, certain, comme la solution simple à un problème complexe, la résolution concrète d’une énigme alambiquée. Rien, il n’y avait rien. Ni en isolant les mots, ni en observant une à une chaque lettre. Emma avait-elle seulement désiré m’aider ? Si ça avait été le cas, elle m’aurait laissé fuir l’île, m’aurait trouvé un havre de paix, où leur folie à tous ne saurait pas m’atteindre pour me rendre folle à mon tour. Non, ce n’était qu’un bout de papier et une clé aux reflets d’or quand la fine lumière venue du couloir touchait sa surface argentée. Le crâne lourd d’hypothèses incorrectes, j’en oubliais presque où je me trouvais, du moins jusqu’à ce que le château se réveille, d’abord le va-et-vient des hommes de cuisine, dont les pas projetaient des ombres à l’intérieur de ma cachette, comme des signaux indéchiffrables, puis d’autres pas, des échos de voix, puis une rumeur de plus en plus épaisse, au point qu’elle me semblait se muer, sur la fin, en une seule et unique voix. Claire, limpide… et alarmante. C’était de la colère, c’était de la crainte, c’était de l’incompréhension, puis c’était une démarche lourde et distincte, une forme volumineuse qui claquait toutes les portes les unes après les autres. Bientôt la mienne. Bientôt la mienne, oui… Brusquement, sans rien de cette discrétion qui devait servir à ne pas me trahir, je me précipitai sur la porte de la réserve et appuyait mon dos contre sa surface en bois terni. L’homme était robuste, je ne résistais que quelques secondes avant de m’écarter et de le laisser entrer, le souffle retenu, en quête, déjà, de ma nouvelle échappatoire.
C’était Anthony. Nos regards se soutinrent un instant, dans le plus parfait silence, puis il referma la porte derrière nous, refermant également sur nous la simili-obscurité qui, jusque-là, m’avait servie de seul et unique compagnon.

Le roi vous cherche. dit-il alors d’une voix basse et tremblante.
– Qu’est-ce que vous comptez faire ? répondis-je, à voix tout aussi basse.
Il regarda tout autour de lui, comme si chaque ombre était tout à coup espionne.
– Pourquoi vous être enfuie de nouveau ?
Je le regardais, incrédule, et, tout à coup, je prenais conscience de ce qui m’avait échappé la première fois que je tentais de m’échapper des murs de ce château. Alors, je songeais que j’étais anormale, qu’une jeune fille à marier à qui est proposée la main du prince du royaume en personne n’a nul prétexte valable pour s’enfuir. Alors, je trouvais mon attitude atypique… Là, à cet instant, je la trouvais logique… Comme mes motivations m’apparaissaient tout à coup raisonnables et censées… Et pourtant, ce n’était pas moi, cette fois, qui était à l’origine de cette impulsion. Devais-je lui parler d’Anna ? Je n’ai pas osé…
– Je ne veux pas rester ici. me contentai-je de répondre. Il faut que je m’en aille.
– Il vous retrouvera. répondit-il alors d’un ton qui ne tolérait pas vraiment de contre-arguments.
– Alors, aidez-moi ! répliquai-je d’un ton qui ne dissimulait rien de mon agacement.

Ce n’était pas en affirmant que rien n’était possible que l’on braverait l’impossible. Car alors, oui, je ne craignais plus l’impossible, c’était devenu une notion. Une notion terne et relative, une notion trompeuse. Victoria morte ? C’était impossible, mais elle l’était. Cette île perdue au milieu de l’océan ? C’était impossible mais elle existait. C’était assez de se leurrer docilement… S’il fallait toujours rencontrer un mur, autant tenter de l’abattre. J’ignorais si Anthony n’allait pas saisir la moindre occasion de me dénoncer, si j’avais raison de me tourner vers lui, de quémander son aide, quand tout était déjà perdu, mais qu’importe. Il me sembla hésiter. Plusieurs secondes durant, le silence qu’il m’adressa fut tel que j’imaginais déjà mon prénom gravé sur une croix… ou mon corps rongé par les vers de la fosse où j’avais retrouvé Victoria.

– Vous devez quitter le château. Il laissa passer un moment de silence, paraissant hésiter, j’avais vu, un instant, un éclair traverser son regard, comme quand une idée jaillit, de ces idées qui ne vous lâchent plus, même quand elles sont mauvaises… Puis il osa. Je connais un endroit.
– Un endroit ?
– Un lieu où il peinera à se rendre… un endroit où il vous cherchera peut-être, mais où il ne pourra pas vous trouver.
Cette description pour le moins obscure trouverait rapidement un sens certain, mais pour l’heure, je ne comprenais absolument rien. Il aurait sans doute fallu que je demande plus de précision, mais il ne me vint à l’esprit qu’une chose à dire alors. Pas une parole, un ordre, plutôt, donné avec détermination.
– Vous m’y conduirez donc.
Anthony me regardait comme s’il me voyait pour la toute première fois. Il semblait chercher au fond de mes prunelles une chose que, je crois, il ne trouva pas, car aussitôt après, il baissa la tête. D’un autre côté, Anthony avait bien souvent la tête baissée. Sa voix déjà faible semblait avoir glissé vers des profondeurs que suivait à présent son regard.
– Je vous y conduirai.

Et ces mots scellaient pour lui un destin que je ne devinais pas alors. Jamais, je crois, je n’avais su me montrer à ce point égoïste. D’ailleurs, je ne songeais pas à mes parents, je ne songeais plus à Anna, je voulais juste partir, ne pas me retenir, courir à un destin peut-être funeste, mais où les clés m’appartiendraient, où elles seraient bien à moi. Pas comme cette clé sans serrure qui s’imprimait au creux de ma paume alors que mes mains étaient fermées sur elle depuis de très longues minutes, à présent.

– Quand ?
– Pour l’instant, c’est impossible. Vous devez attendre ici. Demain, à l’aube, je viendrai vous chercher.

J’ai hoché la tête. Quelles raisons avais-je de le croire ? Aucune. Et pourtant, je n’ai pas crains qu’il me trahisse et me dupe. Il m’a encore regardé, un peu. Puis il a regardé ses chaussures et, enfin, il a quitté la pièce à reculons, non sans s’assurer tout d’abord que les ombres-espionnes ne savaient pas chuchoter, et qu’il n’y avait aucune oreille collée à la porte.

J’étais de nouveau seule.

Anna me rejoignit à l’heure où le château achevait de déjeuner. Dans un linge, elle avait dissimulé une miche de pain et quelques fruits qu’elle me tendit sans me décocher un seul regard. Je ne distinguais alors en elle ni l’attitude du dîner, ni le comportement qu’elle avait adopté en m’obligeant à venir me cacher ici. Durant le dîner, j’avais le sentiment qu’elle m’ignorait et me méprisait, quand elle était venue me cacher ici, l’impression qu’elle cherchait à se faire pardonner, et des réminiscences d’un amour fraternel qui me manquait cruellement. Là, son attitude n’était ni hostile, ni chaleureuse… Anna semblait simplement éteinte. Elle déposa mon déjeuner au sol, garda les yeux baissés, et m’adressa deux mots. « Reste ici ». « Reste ici » et c’est tout. Rien de plus, rien de moins. Juste « Reste ici ». Et l’ombre qui se refermait sur moi.

Le lendemain, à l’aube, je serais libre.

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Mar 1 Sep - 23:48

Comme que j'adore trop cette conversation entre Antho et Ele
J'ai trop hâte de lire la suite, comme d'habitude !
Tu as vraiment le don de me transporter
T'es tellement parfaite !!

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Peut importe ce qu'on fait, l'histoire fini toujours de la même manière.
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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Mar 1 Sep - 23:51

Aha je le suis absolument pas Razz
Mais je suis contente que tu aimes

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 18 Oct - 12:00


Chapitre XIV : Que vous avez de grandes dents


« Dans une tour qui se dressait dans une forêt et qui ne possédait ni escalier ni porte ; seule tout en haut, s’ouvrait une petite fenêtre. »

-Les frères Grimm, Raiponce.


Le temps est un traître, il file à une vitesse irrattrapable quand il le désire et vous laisse à l’abandon l’instant d’après, étirant ses secondes comme si elles étaient des heures. Dans mon cas, il était plus difficile encore d’apprécier l’attente que je n’avais aucun repère. L’aube était-elle pour bientôt ? Ma cachette n’accueillait qu’une obscurité intense, opaque, si dense qu’il m’avait semblé pouvoir la maintenir captive entre mes doigts. Le jour ne se lèverait-il donc jamais ? Je ne dormais pas. C’était une habitude. Comment l’aurais-je pu ? Mon esprit certes épuisé mais foisonnant de mille questions courait d’interrogations en interrogations, qui se heurtaient toujours à une absence totale de réponse réconfortante. Je me laissai, une fois n’est pas coutume, balloter par le bon vouloir d’un destin qui semblait bien peu m’appartenir. La suite ne dépendrait pas de moi. Quand on approcha de ma cachette, la lumière ne perçait guère dans la pièce, mais cela ne signifiait pas grand chose. Cet abri temporaire était le temple de l’ombre la plus épaisse, il pourrait tout à fait faire jour.

Je me relevai doucement, jusque-là assise à même la pierre froide et inconfortable qui dallait le sol. Il y avait du mouvement, c’était certain, et je me tenais prête. Aussi prête que l’on peut l’être quand l’on n’a jamais que soi-même en guise de bagage. Mais mon enthousiasme à l’idée d’abandonner ces lieux, même si cela était pour suivre aveuglément le serviteur du roi jusqu’à je ne savais quelle destination, s’émoussa bien rapidement quand j’entendis contre la porte un grattement étrange, des ongles que l’on ferait crisser contre sa surface boisée, et un grognement, comme celui d’un chien enragé. Je retins mon souffle. Instinctivement, je me mettais en quête du moindre objet susceptible de m’aider à me défendre. Mais rien à ma portée ne pouvait me servir contre la créature à la gueule immense qui força l’entrée, ses canines m’apparaissant les premières à travers l’embrasure de la porte. Mon cœur battait à tout rompre, et j’ignore comment je sus retenir un hurlement d’effroi. Comme si un étau s’était resserré autour de ma gorge, m’empêchant avec force et douleur de laisser s’échapper le moindre son. Devant moi, dans l’espace restreint de la réserve, se tenait un loup gigantesque, si proche que ses dents acérées frôlaient de peu mon visage, déposant une haleine fétide au creux de mes narines, alors que deux grands yeux jaunes et agressifs soutenaient mon regard embué d’une terreur comme je pensais ne jamais savoir en ressentir d’autres un jour. Dans un nouveau grognement à vous arracher les tympans, il ouvrit grand la gueule. Et moi, je ne réagissais pas. Tétanisée, j’étais tout à coup incapable d’esquisser le moindre mouvement, comme si mon corps était soudé au sol, et mon esprit vers les hauteurs, qui observait la scène, terrifié. Mon esprit hurlait à ma place. Ce ne fut que lorsque sa mâchoire se referma sur mon bras que je retrouvais l’usage de la voix. Le cri que je poussai alors fut à la hauteur de ma douleur, cinglant, déchirant. Je voyais, impuissante, le sang rougir mon bras, de l’épaule jusqu’au coude, et une partie de moi s’arracher comme une vulgaire pièce de viande. La chair à vif, je réagissais enfin, administrant à la créature un coup qui ne l’excita que plus encore. Je n’ai jamais eu pire occasion de mourir, pas même la dernière. Agitant bras et jambes, les yeux fermés, comme un noyé qui s’enfoncerait un peu plus dans les profondeurs en tentant de rejoindre la surface, je devais donner de moi le spectacle le plus pitoyable que l’on puisse imaginer. J’avais peur, j’avais mal, et cette lueur, dans ces yeux jaunes…

Un bruit. Comme un coup de tonnerre. Dans un couinement déchirant, la bête, blessée à la patte, s’effondra au sol. Je me risquai à ouvrir les yeux sur la silhouette masquée qui se tenait dans l’encadrement de la porte, son revolver encore fumant au bout de ses doigts. Sans plus de cérémonie, elle m’attira par le bras jusque dans le couloir. Les lumières s’allumaient progressivement dans le château, et son murmure caractéristique s’intensifiait. Je me laissai entraîner d’une pièce à l’autre, par l’intermédiaire experte de mon guide, qui connaissait de la demeure royale le moindre recoin, passage secret et porte dérobée incluses. Il me fit emprunter un souterrain qui menait, à ma grande surprise, à un puits que je pensais condamné, à l’abri des regards, à la lisière de la forêt. Nous nous en extirpâmes non sans difficulté, mais je n’avais ni le temps de reprendre mon souffle, ni celui de me plaindre de la douleur lancinante qui accompagnait le moindre de mes gestes. Mon guide me tenait toujours fermement par le bras et n’accepta de me lâcher qu’après avoir couru ainsi de nombreux mètres, sous l’épais feuillage des arbres qui ne nous rendaient pas plus visibles que ne pourraient l’être nos éventuels poursuivants. De douleur, et de fatigue, je m’affalai contre le tronc de l’arbre le plus proche, tandis que mon guide retirait son masque pour laisser apparaître un visage rougi par l’effort, perlé de sueur, qui tentait avec difficulté de reprendre son souffle. Je ne dis rien, pendant plusieurs secondes, incapable de prononcer le moindre mot. Ce ne fut qu’après qu’il eût retiré la lourde besace qu’il portait dans son dos pour en retirer des bandages qu’il s’appliqua à enrouler autour de mon bras pour panser ma blessure que je me risquai à reprendre la parole, entre deux grimaces de douleur.

-Merci, Anthony.
Il ne me répondit pas, concentré sur son ouvrage. Ses gestes étaient assez maladroits, et n’aidaient pas vraiment ma douleur, mais j’étais bien incapable de lui faire le moindre reproche.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que c’était ?
À nouveau, à mes propos répondit un silence qui dura un moment avant que, ma plaie vaguement nettoyée mais surtout bandée, il lève les yeux vers moi.
– Je n’en sais rien. répondit-il finalement, d’un ton qui ne me laissa pas deviner s’il était sincère ou non. J’aurais certainement pu lui reprocher sa réponse, tant j’étais lasse de questionner sans jamais être entendue, mais j’étais incapable de le blâmer de quoi que ce soit. Anthony venait de me sauver la vie.
– Pourquoi prendre tous ces risques pour moi ? lui demandai-je doucement. Vous auriez pu vous tuer.
Il me regarda, je crois que son regard n’avait jamais soutenu le mien si longtemps, et il me sembla lire dans ses yeux un sentiment que je ne connaissais que trop bien moi-même. Il semblait aussi dépassé que je pouvais l’être également par ce qu’était devenue notre situation.
– Ce n’est pas seulement pour vous. répondit-il alors.
Peut-être… si une créature rôdait dans le château, je n’avais en effet pas été la seule en danger, mais en m’aidant à prendre la fuite, non pas dans la plus grande des discrétions, comme cela était prévu, mais avec grand fracas, il avait véritablement pris des risques inconsidérés.
– Je ne voulais pas vous mettre en difficulté. Edgar va forcément savoir que vous m’avez aidée.
Anthony haussa seulement les épaules.
– Il me croit parti depuis hier.
Je n’étais pas vraiment certaine qu’il ait pensé alors que cela le laverait de tout soupçon, mais il me semblait plus que jamais déterminé.

Nos souffles repris, nous nous remîmes en route. Nous avions encore un long chemin à parcourir. Je peinais à avancer bien rapidement. Ma plaie couverte ne m’empêchait pas d’avoir vraiment très mal, et chacun de mes pas appuyait sur elle avec force. Notre avancée à travers bois se fit dans le plus grand silence. Mon cerveau fourmillait de questions à poser à mon interlocuteur, mais je les gardais pour moi. Ce n’était pas le moment (s’il devait y en avoir un), je le ressentais certes sûr de lui, mais tout de même soucieux, et aussi épuisé que moi. De lourdes cernes marquaient son visage, et son regard se perdait constamment dans le vide, comme s’il cherchait son chemin, quand bien même il paraissait tout à fait sûr de notre destination.
Le soleil était à son zénith quand nous arrivâmes enfin.

C’était une clairière, protégée par d’épais champs de ronces qui n’avaient pas manqué d’égratigner une peau déjà trop meurtrie pour en tenir vraiment rigueur. Au milieu de cette clairière s’élevait une tour haute. Juste ça. Une simple tour en pierre envahie par la végétation. Elle me donna immédiatement un sentiment étrange et oppressant que je compris en constatant qu’il n’y avait là ni portes ni fenêtres. Si ce n’est tout en haut, cette simple ouverture de laquelle s’échappait une échelle en corde et en bois, qui ne semblait rien avoir de solide.
– Ce n’est que temporaire. sembla vouloir me rassurer Anthony, voyant sans doute quel air circonspect j’affichai à la vue de ce lieu, me confirmant par la même que c’était bien là la cachette qu’il avait trouvée pour moi. Je viendrai vous apporter des vivres, le temps de trouver une meilleure solution.
Un endroit où Edgar me chercherait peut-être mais ne pourrait pas me trouver. En effet, une fois l’échelle relevée, la tour semblait imprenable, trop lisse pour se risquer à l’escalader.
Anthony examina le fond de sa besace, m’apprenant qu’il y avait disposé de quoi me permettre de tenir une semaine, ainsi que quelques linges de rechange et un nécessaire de soin et d’hygiène dont j’avais déjà commencé à faire usage. Il me tendit le sac en question après l’avoir refermé, et je le déposai douloureusement sur mon épaule. L’ascension jusqu’au sommet de la tour promettait d’être difficile, mon bras, sans fournir le moindre effort, m’élançait déjà avec force. Puis il tira de sa ceinture le revolver, celui qui m’avait sauvée, et le déposa au creux de ma main. L’arme était lourde. Surprise par son poids et par ce geste, je manquais de la lâcher, mais la conserva finalement serrée entre mes doigts et la déposa avec prudence avec le reste de mes affaires. Bien des mots me venaient à l’esprit, mais au final, je me contentais d’un seul geste et serrai Anthony contre moi. Les bras ballants, surpris par mon attitude, il finit par tapoter maladroitement l’arrière de mon dos. Ce geste fit glisser de ma poche la clé d’Emma, à se demander comment j’avais pu ne pas la perdre jusque là. Je me baissai pour la ramasser. Anthony m’adressa un regard curieux. Je lui expliquai rapidement dans quelles circonstances je l’avais obtenue, lui montrant au passage les mots qu’Emma m’avait écrits. Il sembla réfléchir quelques instants, et me demanda finalement de la lui donner. Je ne réfléchis pas vraiment, il avait trop fait pour moi pour que je le lui refuse. Il fourra la clé au creux de sa poche, m’adressa un sourire un peu timide, et me souhaita bonne chance, me jura de revenir aussi vite que possible. Et il me laissa seule, avec mon bras meurtri, la lourde charge sur mon dos, une échelle à gravir, et le sentiment, une fois de plus, d’être complètement dépassée.



Dernière édition par Daphnée le Ven 27 Mai - 14:33, édité 1 fois
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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 18 Oct - 12:08

J'ai dévoré ce nouveau chapiiiiitre !!!!
C'est toujours aussi génial, si emportant
Pour changer... j'ai hâte à la suite !

(Anthony est tellement classe !!!! Cool)

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 18 Oct - 12:14

Gnuuuuu merci !!!!

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Lun 19 Oct - 23:06

C'était trop bon à lire quoi
J'avoue j'aime bien Anthony, c'est finalement le perso le plus inattendu qui fait preuve de courage
J'me demande ce que c'était que ce truc...Qui laisserait roder un machin pareil dans le château ? Shocked

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Mar 20 Oct - 7:49

Uhu merci
Et... tu verras

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 8 Nov - 20:45


Chapitre XV : Le temps est une personne


« Il protesta qu'on ne pouvait pas parler du temps comme d'une chose qu'on perd ou qu'on gagne. "Le Temps est une personne", déclara-t-il. Et il ajouta :"Le Temps et moi, nous nous sommes disputés en mars dernier, juste avant que celui-ci ne devint fou. »

-Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles.




Pendant de longues heures à la consistance de longs jours, on n’entendit plus que le frôlement de la barque contre une eau calme et sombre. Limpide à son départ, d’une apaisante transparence, la nuit l’avait recouverte d’un sombre manteau opaque. En presque vingt ans, tout avait changé, mais Charron, comme cette barque, comme l’océan, semblaient insensibles au temps et à ses infinis tressaillements, ils n’étaient qu’une vaguelette dans l’immensité de l’océan, comme les sursauts de l’histoire ne sont finalement jamais qu’un rien dans l’éternité où ils s’inscrivent.

Il ne parlait pas plus qu’il ne le faisait autrefois, son regard se perdait dans l’horizon, et il semblait par instants oublier ne pas être seul, cette fois, à bord de sa barque. Il faut dire que son passager se complaisait entièrement dans la transparence, la force de l’habitude, certainement. Anthony ne prêtait de toute façon pas plus garde à Charron que l’inverse. L’angoisse creusait le moindre de ses traits et, comme souvent, le vieillissait plus que de raison, les battements de son cœur lui donnaient le sentiment d’un vacarme prégnant, quand il n’y avait en vérité qu’un entier silence tout autour.

Enfin, l’île apparut. Le temps, sur elle, par contre, avait su faire son œuvre. La dense végétation qui avait envahi les lieux lui donnait une allure étrangement attirante, on eût presque pu la croire belle, mais un seul regard posé sur elle serra les entrailles du serviteur du roi. Lui, avait toujours pu voir au-delà de ce que l’on regarde.

La barque s’arrêta avec douceur. Charron ne dit rien, il se contenta d’observer Anthony avec insistance, la main tendue. L’homme y déversa le contenu de sa bourse en cuir, d’où s’échappèrent d’épaisses pièces argentées. Charron sembla satisfait. Il hocha doucement la tête et fourra les pièces dans sa poche pendant qu’Anthony s’extrayait tant bien que mal d’une barque qu’il était surpris de voir capable de soutenir son poids. Il leva les yeux vers le château-prison et il sentit un vent imaginaire lui glacer l’échine, il avait le sentiment que sa colonne aurait pu se briser au moindre mouvement quand son regard tomba sur l’entrée du château, devant laquelle l’attendait une femme à l’allure austère, au regard froid et au bras croisés.

– Qu’est-ce que tu viens faire ici ? demanda Emma d’un ton sec et peu amène.
– Comment as-tu su que j…

Anthony n’acheva pas de poser sa question, son regard avait suivi celui d’Emma, qui fixait Charron, dors et déjà reparti au large, prêt à reprendre une besogne dans laquelle on l’avait retardé, Anthony ayant expressément intimé l’homme de ne pas lui imposer la compagnie des cadavres qu’il trimballait d’un bout à l’autre de l’océan comme de vulgaires pièces de viandes. C’était évidemment lui qui avait informé Emma de leur conversation de la veille, conversation pour ne pas dire négociation, car ce petit voyage venait de coûter au serviteur du roi une somme rondelette.

– Qu’est-ce que tu viens faire ici ? demanda à nouveau Emma, du même ton que précédemment.
Anthony, en guise de réponse, fouilla dans sa poche et en retira l’enveloppe chiffonnée laissée par Éléonore pour la tendre à son interlocutrice. Emma attrapa le courrier, les sourcils froncés, l’air inquiet.
– Que lui est-il arrivé ? demanda-t-elle vivement en ne lâchant pas l’enveloppe des yeux.
– Elle va bien, promit sincèrement Anthony.
– Pourquoi devrais-je te croire ?
– Crois-tu qu’elle l’aurait confiée à quelqu’un en qui elle n’a pas confiance ?
Emma laissa passer un moment de silence, visiblement hésitante.
– Tu aurais pu la lui prendre.
– J’aurais pu, oui. répliqua Anthony, impatient, d’un ton rapide, perdant le contrôle du débit de sa voix, comme à chaque fois qu’il était mis en défaut. Mais je ne serais pas venu ici…
Emma ne répondit pas. Toujours sur la réserve.
– Emma, nous n’avons pas beaucoup de temps…
– De temps pour quoi ?
– Cette clé… c’est celle de la cage de Nathaniel, n’est-ce pas ?

Chaque pas qui le rapprochait de lui le mettait au supplice, et l’irrépressible envie de rebrousser chemin ne s’éloignait jamais trop de ses pensées. La main moite, le cœur battant, il fixait obstinément le sol et ses pieds, de crainte de croiser un regard, l’odeur putride qui emplissait l’atmosphère en même temps que ses narines l’obligeait à contrôler de puissants haut-le-cœur. Quand il se sut proche d’arriver à la cellule qu’Emma lui avait indiquée, il n’eut pas à relever la tête pour savoir se tenir à proximité de la bonne cage. Sa voix, comme surgie d’outre-tombe, lui donna la chair de poule.

– Il est un peu tard pour me rendre visite, tu ne crois pas, Anthony ?

Le concerné osa lever le regard, pour soutenir celui qui le toisait. C’était lui, lui comme autrefois, amaigri, sale, le visage émacié, les traits tirés, mais lui tout de même. Toujours ce regard, toujours ce sourire… Seulement, ce sourire le terrifiait, à présent.

– Tu n’as pas du tout changé, constata Anthony d’un ton sidéré.
– Désolé de ne pouvoir te retourner le compliment, répliqua Nathaniel de ce ton familier qui donna soudainement à Anthony le sentiment que ces années n’avaient jamais existé, qu’un laps de temps ridicule le séparait de leur dernière rencontre, Nathaniel avait entretenu l’illusion à la perfection, il n’y avait entre eux que ces barreaux pour rappeler les années écoulées. Ces années au service d’Edgar ne t’ont pas fait du bien.
Anthony ignora cette dernière remarque.
– Alors ce n’était que pour ça, au final. Tout ce que tu as brisé, et Dorian, c’était juste pour…
Nathaniel éclata d’un rire certes léger, mais pour autant suffisamment sonore pour qu’il se répète en écho sur les parois de pierre du couloir.
– Eh quoi, des reproches ? Son sourire s’agrandit un peu. Que comptes-tu me faire, Anthony ? Me punir ? Ne suis-je pas assez puni à tes yeux ? Que faut-il encore que vous m’infligiez pour vous satisfaire ? Vas-y, je t’écoute.
Anthony ne répondit pas, bien sûr, alors le prisonnier ne manqua pas de poursuivre.
– Tu n’as pas la moindre idée de ce qui s’est passé ce jour-là. Je ne suis pas moins responsable que toi, mais je le suis au moins moins que lui. Il marqua une pause, dans son discours, toujours ponctué des mêmes sourires, il paraissait inarrêtable. Tu peux m’accabler, mais moi je n’ai jamais été le bouffon d’aucun roi.
– Je ne suis pas…
– Est-ce que tu es venu pour t’excuser ?
– Non. répliqua Anthony d’une voix faible.
– Tu devrais pourtant. Même, tu devrais t’excuser pour chaque jour passé ici, ou même mieux, chaque seconde.
– Arrête.
– Tu crois que Dorian apprécierait de savoir ce que vous avez fait de moi, Anthony, tu crois vraiment qu’il aurait approuvé votre attitude ?
– Arrête.
– Je n’ai jamais voulu ça, mais toi oui. Tu étais là, à cette exacte place, et tu as baissé les yeux.
– Nathaniel…
– Tu as baissé les yeux et tu n’as rien dit.
– S’il te plaît…
– Je suis ici à cause de toi.
– Non. La réponse d’Anthony fut vive et immédiate, et sa voix tout à coup moins tremblante.

Le silence suivit cette affirmation violente. Nathaniel fixait seulement son interlocuteur, toujours souriant, mais une lueur nouvelle dans le regard, qui ne disparut pas quand il reprit la parole.

– Pourquoi tu es là, Anthony ? Si c’était pour te faire pardonner ou prendre de mes nouvelles, tu n’aurais pas attendu tout ce temps.
Le regard d’Anthony peinait à soutenir celui de son interlocuteur, qu’il trouvait bien trop satisfait.
– C’est Éléonore…

Il ne dit que cela. Toute lueur avait tout à coup disparu du regard de Nathaniel. Anthony montra à ce dernier la clé qu’il tenait jusque-là dans la paume de sa main.

– Je suis venu te libérer.



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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 8 Nov - 20:58

*défaille*

Bon bon, je me répète, mais j'adore toujours autant. Et j'ai toujours aussi hâte à la suite ! Et j'adore Anthony et Nathaniel ! Et j'adore trop te lire ! J'adore j'adore j'adore

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 8 Nov - 21:05

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 6 Déc - 16:22


Chapitre XVI : Les cheveux coupés


« C'’est la manière dont quelque chose est inventé qui, beaucoup plus que la matière, de tout récit fait la beauté. »

-Charles Perrault, Contes de ma mère l'Oye.





L’écho de ses pas se répétait encore et encore, jamais elle n’avait eu à ce point froid entre ces murs de pierre. Il y avait si longtemps qu’elle les parcourait, de long en large, qu’elle n’y prenait plus garde, mais toutes les sensations prenaient soudainement une ampleur incroyable. Parce que tout s’arrêtait et commençait ici. Et elle le savait pertinemment. Ce son régulier augmentait la cadence de ses battements de cœur, auxquels il se mêlait dans une joyeuse et terrible cacophonie. Elle avait retenu son souffle presque tout au long de sa traversée, jamais ce couloir décoré de cages obscures ne lui avait semblé si long, mais elle finit par atteindre la dernière cellule. Son regard, qui jusqu’ici avait fixé résolument ses pieds, osa se lever, et tomba alors sur elle. Elle était là, belle et horrible, étendue au sol, sa peau couleur de miel noircie par la crasse et les ténèbres des lieux, les mains tendues vers le plafond. Les lèvres entrouvertes et le regard vitreux, elle semblait fixer des cieux inatteignables. Les souvenirs d’une douleur intense marquaient ses traits, ils avaient blanchi plusieurs de ses cheveux ébène, ridé son visage autrefois pur et lisse, laissé une marque profonde et trempée de sang sur son cou. Elle baissa de nouveau les yeux. C’était plus qu’elle ne saurait en supporter. Des larmes embuaient ses prunelles, bientôt, cette figure aimée s’embruma autant que ses pensées. Elle serra les poings. Il y a pire qu’un sacrifice commis pour la bonne cause. Il y a ces sacrifices que l’on fait sans être sûr qu’ils ont un sens. Sa voix trembla, incontrôlable, ponctuée de sanglots. Et elle ne prononça que deux mots.

- Pardonne-moi.


La faim, le froid, la peur, l’incertitude... C’était des émotions coutumières. Qui l’étaient devenues beaucoup trop vite, d’ailleurs. Mon regard perçait régulièrement le léger interstice au mur, seul espace qui me permettait de voir le monde autour de moi, en dehors de cette tour déserte, de cette pièce lugubre. J’attendais sans savoir s’il me fallait véritablement attendre ou me résigner. L’ignorance comme habituel fardeau. Je ne savais pas si Anthony avait tout simplement respecté les ordres d’Edgar tout en prétendant m’aider, ou si cet endroit m’était réellement providentiel. Les jours défilaient, et rien ne se présentait à moi si ce n’est la certitude d’une solitude que chaque jour rendait un peu plus présente.

Les lieux étaient inoccupés depuis ce qui devait être une éternité. Cela n’était pas difficile à remarquer, les épais grains de poussière qui dansaient et voltigeaient dans l’air chaque fois que des rayons du soleil daignaient venir à moi en disaient long. C’était une pièce étrange. Étrange car il ne faisait nul doute qu’elle avait déjà été habitée, et même, qu’elle l’avait été longuement. On avait pris soin de tout accorder à la personne qui habitait là, une femme, sans nul doute. Une armoire en bois contenait toute une panoplie de robes somme toutes élégantes, si elles n’avaient pas été rongées par les mites. Une coiffeuse recouverte de moutons grisâtres surmontée d’un miroir fendu recelait de trésors tels que je n’en avais jamais moi-même appréciés. Un flacon de parfum à peine entamé, un peigne couvert de quelques restes de cheveux bruns, de très longs cheveux bruns, irréellement longs… Les draps aux odeurs de moisissures étaient brodés d’or, un mur entier constituait une bibliothèque des plus fournies. Qui que fût l’habitante de ces lieux, elle ne fut peut-être pas aimée, mais tout du moins gâtée. J’avais le sentiment désagréable de pénétrer dans l’intimité de cette personne et je ne devais pas arranger mon cas quand, au matin du quatrième jour, alors que je découvrais du bout de mes doigts les titres empoussiérés de vieux ouvrages, qui représentaient ma seule distraction (et sachant certes lire, mais avec quelques difficultés, ce n’était pas la distraction la plus saine pour moi), mon attention se porta sur un livre d’aspect étrange, différent de tous les autres.

Pour cause, ce n’était pas exactement un livre, mais un carnet, plutôt, dont chaque page avait été gribouillée d’une écriture rondelette à l’encre noire, difficile à déchiffrer. J’ouvrais une page au hasard, vers la fin. Et la lecture lente et minutieuse de ces lignes devint ma seule compagnie.


Je sens qu’il vient parfois. Je n’arrive pas à en être sûre parce que je n’ose pas passer mon visage à travers la fenêtre. Je me dis que s’il m’aperçoit, je suis perdue. Je sais que c’est idiot. Parce que même s’il est là, il ne peut me faire plus qu’il ne m’a déjà fait. À moins de me rejoindre et de recommencer. C’est le bruit de ses talons contre les feuilles qui m’alerte à chaque fois. Ce pourrait tout aussi bien être un animal. Ou bien un simple voyageur. Ou mon unique allié. Et si c’était un voyageur ? Ou mieux, un prince venu me libérer ? Quelle sotte je fais ! Un jour, j’aurais le courage de regarder à travers la fenêtre. Il ne m’arrivera peut-être rien ? Mais pour l’instant je n’ose pas. Je vais éteindre ma bougie, je crois. J’ai peur qu’il la remarque.


B.



J’ai des regrets, souvent.
Je pense à tout ce que je ne possède plus contre tout ce que je possède. Je me dis que ce n’était peut-être pas grand chose. Il avait raison. Mais il n’a plus de raisons de m’écouter maintenant. Je pense souvent à elle. À Gabriel, aussi. J’aimerais pouvoir lui parler. Au fond, si j’écris, je le crois, c’est dans l’espoir qu’il puisse me lire un jour.
Mon erreur, ma plus belle erreur, ma plus sombre erreur.


B.


J’ai fait un rêve, cette nuit.
Je coupais à ras mes cheveux avec un éclat de miroir et construisais une corde. Ça avait l’air simple. Je l’attachais à une poutre au plafond, et je me laissais glisser dans l’herbe. C’est drôle, parce que j’avais vraiment le sentiment de sentir le contact de la terre contre mes pieds, la caresse des feuilles sur mes talons. Et si je me concentre bien, j’entends encore mon rire. C’est amusant, c’est un rire d’enfant, mais c’est le mien. Je courais, courais à perdre haleine. Puis je trébuchais dans les ronces. J’ai ressenti une douleur vive me percer la rétine. J’ai rêvé en noir avec le souffle du vent dans mes oreilles.
Et je me suis réveillée.


B.


Anthony ne vient plus me voir.
Je ne serais pas surprise qu’il ait compris. Cela fait trois semaines. Je pense que cette fois plus personne ne viendra. Les vivres commencent à me manquer.


B.


Je dois la revoir.
Si je dois mourir, autant que je la revoie. Ce matin, j’ai coupé mes cheveux. J’ai tellement faim. J’ai tellement froid. Il faut que je la retrouve.


B.


Après cela, plus rien, si ce n’est des pages blanches pour elle et une multitude d’interrogations supplémentaires pour moi. Qui était cette femme ? Pourquoi l’avait-on enfermée là ? Avait-elle réussi à s’enfuir, finalement ? Je songeais à lire cette fois le journal à sa première page, mais quelques mots déchiffrés plus tard, je l’entendis à mon tour. Le bruissement des talons contre les feuilles. Un instant, je songeais à B., j’hésitais à jeter mon regard à la fenêtre. Ce fut les poings et le cœur serré d’angoisse que j’osais m’approcher. Peut-être s’agissait-il d’Anthony ? Peut-être venait-il me chercher ? Ou bien m’abandonnait-il là comme il semblait l’avoir fait autrefois avec l’auteure de ces pages ? Et peut-être avec d’autres avant elle.

Quand, enfin, j’acceptai de jeter un regard en bas, je découvris trois hommes, chacun à distance égale de la tour, d’autres encore devaient contribuer à l’encercler entièrement. Des membres de la garde royale. Edgar m’avait retrouvée.L’écho de ses pas se répétait encore et encore, jamais elle n’avait eu à ce point froid entre ces murs de pierre. Il y avait si longtemps qu’elle les parcourait, de long en large, qu’elle n’y prenait plus garde, mais toutes les sensations prenaient soudainement une ampleur incroyable. Parce que tout s’arrêtait et commençait ici. Et elle le savait pertinemment. Ce son régulier augmentait la cadence de ses battements de cœur, auxquels il se mêlait dans une joyeuse et terrible cacophonie. Elle avait retenu son souffle presque tout au long de sa traversée, jamais ce couloir décoré de cages obscures ne lui avait semblé si long, mais elle finit par atteindre la dernière cellule. Son regard, qui jusqu’ici avait fixé résolument ses pieds, osa se lever, et tomba alors sur elle. Elle était là, belle et horrible, étendue au sol, sa peau couleur de miel noircie par la crasse et les ténèbres des lieux, les mains tendues vers le plafond. Les lèvres entrouvertes et le regard vitreux, elle semblait fixer des cieux inatteignables. Les souvenirs d’une douleur intense marquaient ses traits, ils avaient blanchi plusieurs de ses cheveux ébène, ridé son visage autrefois pur et lisse, laissé une marque profonde et trempée de sang sur son cou. Elle baissa de nouveau les yeux. C’était plus qu’elle ne saurait en supporter. Des larmes embuaient ses prunelles, bientôt, cette figure aimée s’embruma autant que ses pensées. Elle serra les poings. Il y a pire qu’un sacrifice commis pour la bonne cause. Il y a ces sacrifices que l’on fait sans être sûr qu’ils ont un sens. Sa voix trembla, incontrôlable, ponctuée de sanglots. Et elle ne prononça que deux mots.

– Pardonne-moi.


La faim, le froid, la peur, l’incertitude… C’était des émotions coutumières. Qui l’étaient devenues beaucoup trop vite, d’ailleurs. Mon regard perçait régulièrement le léger interstice au mur, seul espace qui me permettait de voir le monde autour de moi, en dehors de cette tour déserte, de cette pièce lugubre. J’attendais sans savoir s’il me fallait véritablement attendre ou me résigner. L’ignorance comme habituel fardeau. Je ne savais pas si Anthony avait tout simplement respecté les ordres d’Edgar tout en prétendant m’aider, ou si cet endroit m’était réellement providentiel. Les jours défilaient, et rien ne se présentait à moi si ce n’est la certitude d’une solitude que chaque jour rendait un peu plus présente.

Les lieux étaient inoccupés depuis ce qui devait être une éternité. Cela n’était pas difficile à remarquer, les épais grains de poussière qui dansaient et voltigeaient dans l’air chaque fois que des rayons du soleil daignaient venir à moi en disaient long. C’était une pièce étrange. Étrange car il ne faisait nul doute qu’elle avait déjà été habitée, et même, qu’elle l’avait été longuement. On avait pris soin de tout accorder à la personne qui habitait là, une femme, sans nul doute. Une armoire en bois contenait toute une panoplie de robes somme toute élégantes, si elles n’avaient pas été rongées par les mites. Une coiffeuse recouverte de moutons grisâtres surmontée d’un miroir fendu recelait de trésors tels que je n’en avais jamais moi-même appréciés. Un flacon de parfum à peine entamé, un peigne couvert de quelques restes de cheveux bruns, de très longs cheveux bruns, irréellement longs… Les draps aux odeurs de moisissure étaient brodés d’or, un mur entier constituait une bibliothèque des plus fournies. Qui que fut l’habitante de ces lieux, elle ne fut peut-être pas aimée, mais tout du moins gâtée. J’avais le sentiment désagréable de pénétrer dans l’intimité de cette personne et je ne devais pas arranger mon cas quand, au matin du quatrième jour, alors que je découvrais du bout de mes doigts les titres empoussiérés de vieux ouvrages, qui représentaient ma seule distraction (et sachant certes lire, mais avec quelques difficultés, ce n’était pas la distraction la plus saine pour moi), mon attention se porta sur un livre d’aspect étrange, différent de tous les autres.

Pour cause, ce n’était pas exactement un livre, mais un carnet, plutôt, dont chaque page avait été gribouillée d’une écriture rondelette à l’encre noire, difficile à déchiffrer. J’ouvrais une page au hasard, vers la fin. Et la lecture lente et minutieuse de ces lignes devint ma seule compagnie.

Je sens qu’il vient, parfois. Je n’arrive pas à en être sûre parce que je n’ose pas passer mon visage à travers la fenêtre. Je me dis que s’il m’aperçoit, je suis perdue. Je sais que c’est idiot. Parce que même s’il est là, il ne peut me faire plus qu’il ne m’a déjà fait. À moins de me rejoindre et de recommencer. C’est le bruit de ses talons contre les feuilles qui m’alerte à chaque fois. Ce pourrait tout aussi bien être un animal. Ou bien un simple voyageur. Ou mon unique allié. Et si c’était un voyageur ? Ou mieux, un prince venu me libérer ? Quelle sotte je fais ! Un jour, j’aurais le courage de regarder à travers la fenêtre. Il ne m’arrivera peut-être rien ? Mais pour l’instant je n’ose pas. Je vais éteindre ma bougie, je crois. J’ai peur qu’il la remarque.


B.

J’ai des regrets, souvent.
Je pense à tout ce que je ne possède plus contre tout ce que je possède. Je me dis que ce n’était peut-être pas grand-chose. Il avait raison. Mais il n’a plus de raisons de m’écouter maintenant. Je pense souvent à elle. Et à Gabriel, aussi. J’aimerais pouvoir lui parler. Au fond, si j’écris, je le crois, c’est dans l’espoir qu’elle puisse me lire un jour.
Mon erreur, ma plus belle erreur, ma plus sombre erreur.

B.


J’ai fait un rêve, cette nuit.
Je coupais à ras mes cheveux avec un éclat de miroir et construisais une corde. Ça avait l’air simple. Je l’attachais à une poutre au plafond, et je me laissais glisser dans l’herbe. C’est drôle, parce que j’avais vraiment le sentiment de sentir le contact de la terre contre mes pieds, la caresse des feuilles sur mes talons. Et si je me concentre bien, j’entends encore mon rire. C’est amusant, c’est un rire d’enfant, mais c’est le mien. Je courais, courais à perdre haleine. Puis je trébuchais dans les ronces. J’ai ressenti une douleur vive me percer la rétine. J’ai rêvé en noir avec le souffle du vent dans mes oreilles.
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B.

Je dois la revoir.
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Dernière édition par Nathaniel le Lun 7 Déc - 16:36, édité 1 fois
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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 6 Déc - 17:30

Comme d'habitude, je suis toujours fan
J'aime tellement te lire !!!

Trop de suspense, je vais pas tenir !!!

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Dim 6 Déc - 17:36

Merciiiiiiiiii !!!!!

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Sam 30 Jan - 17:49


Chapitre XVII : Le triomphe du chasseur


« Il ne tire pas, mais prend des ciseaux et commence à ouvrir le ventre du Loup endormi. »

-Les frères Grimm, Le petit chaperon rouge



Il y eut plusieurs étapes. La première dura quatre jours et trois nuits. Les gardes restaient fidèles au poste, et ne bougeaient que lorsque la relève intervenait, à des heures qui n’étaient jamais fixes, sans doute pour éviter que je profite d’un avantage que je n’aurais de toute manière pas su saisir. Le but était, je crois, d’attendre que je m’affame, afin que je sorte (décision vaine, je ne voulais pas y retourner), et en effet, la faim me rongeait l’estomac, mais cette sensation habituelle ne me dérangeait plus vraiment… Les maigres réserves laissées par Anthony n’avaient suffi qu’à quelques jours et s’étaient épuisées depuis un moment déjà, malheureusement, et évidemment, il ne reviendrait pas me réapprovisionner. Peut-être même lui devais-je ma situation. Je n’y croyais pas vraiment. J’avais découvert du serviteur du roi un visage qui ne m’invitait pas à douter. Pourquoi tous ces risques pris, si c’était pour me livrer en pâture au roi ensuite ? Je craignais plutôt qu’Edgar lui ait extorqué des informations par la force, ou pire… La faim n’était pas le pire sentiment, néanmoins. Ma blessure au bras prenait des couleurs bleues-violacées peu engageantes, et m’élançait horriblement, elle troublait tous mes mouvements, sans que je puisse cesser d’en faire. Comme si demeurer statique ferait de moi une autre, une statue de sel.

La deuxième étape dura une journée entière. Je voyais par l’interstice plusieurs hommes chercher à provoquer une entrée dans la tour sans faire s’effondrer l’édifice. Mais la bâtisse était solide, à croire qu’il y eut quelque magie à l’œuvre pour la rendre imprenable. J’avais, par instants, le sentiment que le sol tremblait sous mes pieds, mais la demeure, forte et docile, reprenait toujours ses droits.

J’arrivai au terme de la troisième étape.

Le sommeil me maintenait captive depuis plusieurs heures, après qu’il ait rechigné à se présenter à moi une éternité durant, où je n’avais rien fait d’autre que de tourner en rond au sommet de cette tour, comme ces prisonniers en cage dont j’aurais presque envié la ration quotidienne que je leur adressai quand j’étais gardienne. Je ne m’occupais à rien. Je n’avais pas repris la lecture du journal de B. Une part de moi ressentait son destin lié au mien, au point d’éveiller en moi l’angoisse d’une issue similaire. J’avais peur de reconnaître ma vie, qui n’avait pourtant été longtemps rien, dans la sienne. Alors les pas s’accumulaient sur le sol de pierre, et je les harmonisais au son de mes battements de cœur, dont le rythme insensé ne ralentissait jamais. Puis enfin, oui, j’ai dormi. Un sommeil sans rêve je crois bien. Juste le noir et le bruit des vagues. La tour était haute mais moins que les arbres, leur cime gâchait la vue imprenable que je pourrais avoir sur l’océan, je crois. Ou peut-être se trouvait-t-il trop loin. Quand je l’entendais en rêve, je savais qu’il cesserait de m’appeler une fois mes yeux ouverts. Mais ce fut un autre bruit qui me tira des bras de Morphée avec une force insensée. C’était comme une pluie drue, ou plutôt de la grêle, qui frapperait contre une fenêtre. Sauf que la seule fenêtre, dans cette tour, n’avait pas de carreaux. Le rythme n’était pas régulier, mais ininterrompu. Je n’osai regarder à l’extérieur, et je compris bien rapidement combien ce choix fut judicieux (parmi les seuls bons choix que j’ai jamais pu faire, à vrai dire). Car un projectile venait de traverser la fenêtre à une vitesse folle pour venir s’enfoncer dans le bois du bureau. Avec lenteur, rasant les murs sans qu’il puisse s’agir de la meilleure option, je détaillai du regard le projectile en question. Une flèche dont je pus constater, après l’avoir retirée du meuble, combien elle était aiguisée. Mon cœur s’emballa. L’assaut dura une nuit entière. Je m’étais réfugiée sous le lit, les yeux ruisselant de larmes, pour échapper à leurs saillies assassines et inlassables. Il avait sans doute voulu que je me rende. Puis il avait voulu que je meure. La pluie létale s’abattit sur moi des heures aux couleurs de l’infini. Le rose-orangé de l’aube baignait enfin la chambre de sa lueur matinale, mais ils ne s’épuisaient pas.

Et il y eut un cri. Terrible, déchirant, à m’arracher les tympans. Le bruit de la ferraille, d’autres cris, des hurlements de douleur, de détresse, des ordres braillés, inintelligibles. Et moi, après des jours et des jours d’agitation vaine, je restai immobile, comme paralysée, supportant jusqu’aux larmes l’appui de mon corps sur mon bras meurtri, décidée à ne rien laisser dépasser de ce lit, mon rempart de pacotille contre l’intolérable cruauté.

Et il y eut le silence. Terrifiant silence, presque autant que les cris. Inattendu silence, alors que les bruits de la nature se rappelaient à mes oreilles éprouvées par trop d’horreur. Et là…

– C’est pas l’heure de roupiller, princesse.

Mon cœur manqua un battement. C’était la voix de Nathaniel. Chantante, anodine. Comme s’il avait raison d’être là, comme si mon cerveau n’était pas plein encore des souvenirs d’un carnage dont j’appréhendais de découvrir la teneur. Je mis plusieurs secondes… peut-être plusieurs minutes, que sais-je, à oser m’extraire de ma cachette. Je me redressai, pantelante, et osai m’aventurer près de la fenêtre. Nathaniel était bien là, au pied de la tour. Son visage était couvert de sang, j’ignorais s’il s’agissait du sien ou de celui d’un autre. Son torse était également barrée d’une large entaille rouge. Et malgré ça, malgré la hauteur depuis laquelle je me trouvais, malgré les trois corps qui gisaient à ses pieds (seulement trois ? Sur le moment, ils m’avaient semblé mille), il souriait.

– Descends de là ! me pressa-t-il de nouveau.

Comme absente à moi-même, je finis par m’exécuter. Et attachait la corde en bois à une poutre afin de lui permettre de longer la paroi de pierre de la tour. Avant d’entamer ma descente, je regardais autour de moi. Après une légère hésitation, j’emportais avec moi le sac désormais presque vide que m’avait confié Anthony, et j’y fourrai le journal de B. Monter en haut de cette tour m’a laissé un souvenir terrible, déchirant, j’ai le sentiment que je saurais me souvenir du moindre tressaillement de douleur, mais la descente fut pire. Mon cerveau semblait au bord de la rupture à chacun de mes mouvements. Et je posai les pieds au sol en m’effondrant presque, retenue de justesse par l’ancien prisonnier qui, très certainement, aurait dû toujours l’être.

– Je t’ai manqué ?

J’entendis à peine sa plaisanterie, alors que je le considérais du regard. C’était un Nathaniel aux cheveux propres, rasé de frais, et aux vêtements relativement neufs (mais déjà arrachés et couverts de sang) qui se présentait à mon regard. Si le souvenir d’un massacre récent n’avait pas terni son apparence, il aurait sans doute presque eu l’air respectable. Presque tout de même. Car il était toujours maigre, son regard toujours sombre, son sourire toujours angoissant, et le sang qui mouchetait son teint pâle le rendait monstrueux. Le voir dans ce contexte avait quelque chose de terriblement angoissant. Qu’a-t-on à redouter d’un ogre en cage ? Rien. Mais plus rien n’entravait Nathaniel.

– Comment es-tu arrivé ici ? demandai-je sans même songer à le remercier (bien que, de toute évidence, je lui devais mon retour à la liberté, pour peu que cette liberté existe).
- Tu m’as libéré, il était naturel que je te rende la pareille, tu ne crois pas ? me dit-il sans véritablement attendre de réponse de ma part. Tant mieux, je n’avais pas l’intention de lui en adresser la moindre. Comme souvent, de toute façon, je comprenais à peine ce qu’il pouvait bien vouloir me dire.

Mon attention s’était d’ailleurs déjà détachée de mon interlocuteur pour se poser sur le sol. L’herbe était baignée de sang. Nathaniel, à lui seul, avait tué ces trois gardes. J’avais peine à le croire au vu de sa carrure squelettique. Plus maigre encore que moi, un simple souffle de vent donnait l’impression d’être capable de l’emporter. Je sentis un frisson me glacer l’échine quand je vis l’un de ces hommes poser un regard que je croyais éteint sur moi. Ses doigts s’agitaient légèrement, en des spasmes irréguliers.

– Celui-ci respire encore, m’entendis-je dire d’une voix tremblante.
Nathaniel baissa à son tour les yeux sur le garde agonisant.
– Crois-moi, il ne risque pas de se relever. Viens, on a de la route à faire.
– Il souffre…
– Tu m’en diras tant. répliqua insensiblement le fugitif, tandis que mon regard ne savait se détacher de celui du garde. Je restai là, figée d’horreur, quand je sentis une pression contre ma main. Nathaniel venait d’y déposer la paume d’une dague. Il exerça de ses mains une lourde pression sur mes épaules qui m’obligea à m’accroupir et, positionnant ensuite ses doigts autour de mes poignets, il guida la lame juste au-dessus de la poitrine du blessé. Le cœur se situe jusque là, me glissa-t-il à l’oreille. Son sourire dans mon épaule me donna la chair de poule.

Le regard voilé du garde semblait me supplier. De le faire ? De ne pas le faire ? Je n’en sais rien, mes yeux aussi se voilaient, mais de larmes pour ma part. J’étais épuisée, malade, désorientée, en colère, terrifiée. J’ignore quel sentiment avait fini par dominer. Oh, comme j’aurais dû profiter de ce moment providentiel pour me retourner, rendre l’arme à son propriétaire, en traçant chemin jusqu’à son propre cœur ! Mais ce fut celui de cet inconnu que la dague transperça. Ses spasmes furent plus violents, il cracha sur ma joue un concentré rouge et gluant et, heureusement, ferma les yeux pour de bon.

Ce fut le premier.




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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Sam 30 Jan - 18:04

Mon dieu mon dieu mon dieu !
Plus ça va, plus je suis amoureuse de Nathaniel
(Comme si c'était possible de l'être plus )


J'ai tellement hâte à la suite !!!!

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Sam 30 Jan - 18:06

Je sais que tu aimes les crevards
Je suis contente que ça t'ait plu !!!!!

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Mar 16 Fév - 23:50


Chapitre XVIII : L'apparition de la sorcière


«  Quand ils s'en approchèrent, ils virent qu'elle était faite de pain et recouverte de gâteaux. Les fenêtres étaient en sucre. »

-Les frères Grimm, Hansel & Gretel


Ses pattes de velours semblaient frôler plus que toucher le sol de pierre. Il déambulait, ombre mouvante, d’une jambe à l’autre, de ce pas gracile que son apparence n’inspirait guère. Avec agilité, il sauta par dessus la table et se roula sur le dos, fixant son maître depuis son œil unique, bien vite rejeté néanmoins, d’un simple revers de manche. De dépit, il s’assit à même le sol, et son regard insondable s’attarda sur ces deux femmes et deux hommes qu’une conversation animée agitait.
– Ça ne devait pas arriver, ça ne pouvait pas arriver. La voix d’ordinaire calme et froide avait pris les accents de la colère et des tremblements que l’on semblait presque pouvoir prendre pour de la peur.
– J’ignore comment il a fait, affirma la plus âgée des deux femmes. Vous savez que je n’aurais pas pu… vous savez ce que j’ai perdu.
Il hocha doucement la tête. Mais sa voix n’avait en rien les accents de l’approbation.
– Dix-neuf ans… Dix-neuf ans, et il parviendrait à s’enfuir… maintenant ? répliqua-t-il d’un ton qui n’oubliait pas d’être sceptique.
– Maître… Ce fut l’autre homme qui s’exprima alors, vous ne pensez tout de même pas qu…
– L’un de vous m’a trahi, coupa le maître. Il frappa du plat de la main sur la table, d’un geste sec et sévère. À vous de me donner tort, à présent.




– Comment es-tu sorti ?
Voilà plusieurs minutes que nous marchions, ou du moins, que Nathaniel progressait à un train d’enfer à travers les arbres, et que je tentais comme je le pouvais de suivre son rythme, malgré la douleur lancinante dans mon bras, qui ne se calmait décidément pas. Je n’avais jusqu’ici prononcé aucun mot. Ce n’était pas faute de sentir poindre au creux de ma gorge une multitude de questions qui ne demandaient qu’à en échapper, mais durant ces quelques minutes silencieuses, la moindre question s’était vue contrainte par le barrage visuel, l’image vive et violente que mon cerveau imprimait sur ma rétine, bien que nous soyons très éloignés de la tour, à présent : celle de cet homme à l’agonie, de la dague, du sang qui trempait encore mes vêtements, et dont la trace salissait mon visage. Je n’aurais dû imposer à Nathaniel que ce profond silence dans l’espoir qu’il le traduise en souverain mépris, parce que lui, étrangement, qui aimait pourtant s’entendre parler, ne disait rien non plus. Il attendait que je cesse ce mutisme. Il brûlait de m’entendre l’interroger. Je serais prête à le parier. Et il avait gagné. Comme il gagnerait bien trop souvent. Ma curiosité devançait l’horreur, la colère et la peur. Et comme presque toujours, il me répondit par une autre question, sourire aux lèvres.
– Je pourrais te le dire, princesse, mais la réponse, tu la connais déjà, n’est-ce pas ?
– Ne m’appelle pas princesse. Alors, je pensais encore que le lui répéter servirait à quelque chose. Je sais. La clé était celle de ta cage. Je n’avais pas vraiment eu de doute à ce sujet, instinctivement, j’avais su… Pourtant, la clé aurait pu n’être jamais qu’un symbole. Mais l’homme à qui je l’ai confié…
– … a une dette envers moi, compléta le fugitif sans que je lui demande quoi que ce soit.
– Tu connais Anthony ?
Le sourire de Nathaniel s’élargit.
– De toute évidence.
– Comment ?
– Nous étions… Il sembla hésiter quant à la formulation idéale à adopter. Nous avions des intérêts communs, autrefois.
– Autrefois ? Je pris une grande inspiration. Nathaniel, quel âge as-tu, exactement.
Il parlait d’Edgar comme d’un homme qu’il avait bien connu, il parlait de ses années d’enfermement comme d’une éternité, il affirmait ne pas avoir su la naissance de Gabriel, et semblait pourtant à peine plus âgé que moi. De quelle manière, alors, devais-je le comprendre ? Il me fixa un moment, j’attendais une réponse, il ne me la donna pas. À la place, il avança encore plus vite à travers bois.
– Il faut toujours prendre garde à ce que l’on désire, déclara-t-il alors, simplement. Il marqua une légère pause avant de reprendre. Anthony avait le devoir de me libérer, tout comme il a cru de son devoir de me laisser enfermer à l’époque. Tu t’es adressée à la bonne personne, Éléonore.
– D’accord, il t’a libéré pour se racheter, si tu veux… Mais pourquoi me libérer moi ?
Je n’imaginais vraiment pas Nathaniel faire acte de reconnaissance. Au demeurant, j’avais raison.
– Je te l’ai dit, je te le devais.
Je lui adressai un regard peu convaincu. Quelques minutes, je me tus et ne lui demandai plus rien. Nos pas ralentissaient progressivement. Je crois que nous touchions au but. L’atmosphère me semblait tout à coup différente, mes narines, à chaque inspiration, s’imprégnaient d’une odeur rance et désagréable, mélange singulier de sucre et de moisissure, dont la fragrance s’amplifiait à chacun de nos pas.
– Où est-ce qu’on va ?
– Libérer les autres prisonniers de l’île. répondit-il très posément, comme si c’était la réponse la plus naturelle au monde.
Au fond, ça l’était sans doute, à la pensée de laisser Daphnée croupir dans sa cage, mon cœur se serrait. Mais que je fasse preuve de compassion passait encore, Nathaniel, lui, ne m’avait jamais semblé avoir quelque considération que ce soit pour ses compagnons d’infortune. Si ce n’est peut-être, justement, une certaine estime envers Daphnée. Il était libre, à présent, pourquoi prendre le risque d’être enfermé de nouveau quand il pouvait goûter à sa liberté égoïste ? Et pourquoi trouvais-je cela si improbable, puisque c’était sa clé qu’Emma m’avait confiée. La sienne, aucune autre.
– L’océan est de l’autre côté, me permis-je de répliquer dans un certain élan de pragmatisme, tandis que l’odeur infecte se faisait de plus en plus prégnante, au point de me tourner la tête.
– Tes talents de géographe me transportent d’allégresse, princesse, mais j’ai quelqu’un à voir, avant.
Je voulus, bien sûr, lui demander plus de précisions, mais suivre le regard du fugitif m’apporta une partie de mes réponses. À quelques mètres de nous, une maison d’allure étrange, d’un brun terne, oscillant par endroits entre le vert et le gris. Une cabane qui aurait pu ressembler à n’importe quelle autre si la matière dont elle était faite était du bois et non… qu’était-ce ? Je n’en savais rien. Mais c’était bel et bien de cette maison que provenait cette odeur répugnante. Quand Nathaniel me demanda d’attendre à l’écart, je n’insistais vraiment pas pour le rejoindre. Il m’intima de me cacher derrière un arbre. Je m’exécutai docilement, et l’observai frapper à la porte de la maison. Celle-ci s’ouvrit difficilement sur une femme d’une soixantaine d’années, le cheveux gris-blanc, le teint crayeux, la silhouette squelettiques. Ses yeux s’exorbitèrent à la vue de l’ancien prisonnier. Je tendais l’oreille mais ne comprit rien à ce qu’ils se dirent. La femme parlait beaucoup des mains, ses doigts crochus s’agitaient au gré des mouvements de ses lèvres, contrastant avec Nathaniel, qui l’écoutait seulement (donc ça lui arrivait) et ne prononça finalement que quelques mots avant qu’elle le laisse entrer.
J’ignore combien de temps exactement je restais là, à attendre son retour. Les minutes me semblèrent des heures. Plusieurs fois, je songeais à partir, tout simplement… mais je ne sus m’y résigner à aucun moment. Ne me restait que l’attente impuissante, puis il reparut finalement, sourire triomphal aux lèvres, un objet au creux de la main que je ne parvins pas tout de suite à identifier.
– Qui était-ce ? lui demandai-je quand il revint à mon niveau.
Il ne me répondit pas tout de suite, attendant que nous nous soyons éloignés pour le faire. Une réponse qui n’avait rien de bien satisfaisant, au passage.
– Odelle, une vieille connaissance. Tu la reverras.
Voilà qui ne m’éclairait en rien.
– Qu’est-ce que c’est ? l’interrogeai-je de nouveau, pointant du doigt ce qu’il tenait dans la main, et qui s’avérait être une fiole pleine d’un liquide épais et mauve.
– Une clé, affirma-t-il, évasif. Allez viens, on a de la route à faire.




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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Mer 17 Fév - 0:11

J'ai tellement hâte à la suite !!! Faut pas trop me faire attendre hein


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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Mer 17 Fév - 8:56

Je vais faire ce que je peux
Merci ma chérie !!

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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Sam 27 Fév - 11:54


Chapitre XIX : Bertille


«  La Reine entre ses bras mourut, et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes. »

-Charles Perrault, Peau d'âne



J’ignore pour qui j’écris ces lignes. J’ignore si on me trouvera. Si on me laissera un jour sortir d’ici. Je crois que non. J’écris peut-être pour ne pas devenir folle, parce que ce carnet est là, qu’il est vierge, et que les pensées débordent de ma tête en un flot douloureux. Je vois ce carnet, alors j’écris. Ces mots ne voudront sûrement rien dire. J’écris comme cela me vient. Je devrais sans doute rédiger quelques mots pour la postérité, m’appesantir sur mon sort, m’épancher pour que plus personne n’ignore. Mais qui me lira un jour ? Cette tour est un tombeau, cette chambre une illusion de confort. Et moi, à peine je suis là que je me sens déjà mourir. J’ai envie de me battre, pour elle. Mais ces heures passées à chercher une issue se sont avérées vaines… Je ne sais plus quoi faire alors j’écris. Je vais sans doute écrire beaucoup. Puisque je n’ai plus rien d’autre.

B.

Je crois que le pire, ce qui me tourmente le plus, ce qui me prend au cœur, qui me dégoûte de lui autant que de moi-même, c’est de n’avoir pas pu la serrer dans mes bras. J’ai entendu son cri, son appel à la vie, j’ai entrevu son visage crispé de larmes. C’est le seul souvenir qu’on me permettra d’avoir d’elle. Un nourrisson en larmes, que sa mère épuisée, maudite, haïe, ne pourra jamais tenir contre elle, bercer, embrasser, choyer. Qu’est-elle devenue, à présent ? La reverrai-je un jour ? La réponse à l’une comme à l’autre de ces questions me semble évidente, mais j’ai besoin de croire, si je ne me raccroche pas à l’espoir de la revoir un jour, que pourrait-il bien me rester ?

B.

Je pensais que plus personne ne viendrait me voir. Une fois mes réserves épuisées (et elles ont bien diminué), je songeais qu’on m’abandonnerait à la faim et à la douleur. J’avais tort. Anthony est venu me voir. J’ignore par quels moyens. Il doit exister une issue secrète à cette tour, il faut que je la retrouve, à tous prix. J’ai songé à lui extirper l’information de force, je me suis même, un temps, sentie saisie d’une violence innommable. Mais j’aurais mis à mal mon seul allié. Il m’avait apporté des vivres. De quoi supporter une semaine supplémentaire, puis il était reparti, sans presque rien me dire. J’essayais, par tous les moyens, d’avoir des nouvelles de ma fille, son regard fuyant fut sa seule réponse. Il était reparti aussi vite qu’il était arrivé. Tout aussi mystérieusement.

B.

Avais-je commis crime si grave pour devoir être punie ainsi ? J’essaye d’en prendre la mesure. Ainsi, peut-être, saurais-je me faire pardonner. Mais on ne peut être responsable de sa propre naissance, n’est-ce pas ? Je sais qu’il me hait depuis ce jour… Je me souviens la violence de son regard glacé, la douleur des coups portés à mon ventre. J’ignore comme elle a su supporter ces assauts violents. Elle s’est accrochée à la vie plus que je ne me sens capable de le faire. Moi ? Je suis à deux doigts de l’abandon le plus total, je dois bien le reconnaître. Cela ne fait pourtant que deux semaines que je suis ici. Si je ne cède pas, c’est parce que je l’attends, si je ne cède pas, c’est parce que je crois que je la reverrai.

B.

J’ai obtenu un nom, aujourd’hui. Je n’osais même pas espérer cela. Il n’a pas voulu me dire plus à son sujet. Ou bien n’en a-t-il pas le droit ? Je ne crois pas me tromper en soutenant qu’il ne devrait pas être ici… Ces risques inconsidérés, Anthony les a pris pour moi. Je me dis que si elle a un nom, elle est toujours en vie, c’est plus que ce qu’il m’était autorisé de croire jusqu’alors.
Quel nom étrange ils ont donné à mon enfant ! Un trophée… mais je veux bien chérir son nom jusqu’à mon dernier souffle, si c’est maintenant le sien.
Victoria.

B.

Un tremblement étrange me saisit alors que je relisais ces dernières lignes encore et encore, et un froid glacé me traversa l’échine, qui n’était pas le seul effet du vent brutal qui malmenait notre fragile embarcation à travers les eaux. Quand je levai les yeux, ceux-ci croisèrent aussitôt ceux de Nathaniel, qui avait dû me fixer avec cette même intensité depuis les débuts de ma lecture silencieuse, que j’avais prise pour un moyen d’échapper à sa parole. Je fermais les yeux pour ne plus sentir ce regard peser sur moi, mais il savait malgré tout brûler violemment mes paupières closes. Je pris une grande inspiration, cherchant à reprendre mes esprits, tentant de me concentrer sur le clapotement des vagues, les sifflements du vent, les grincements du bois de la barque.

– Tout va bien, princesse ?
Je rouvris les yeux pour asséner à Nathaniel mon regard le plus sévère. Bien sûr, il ne pouvait que voir que je n’allais pas bien.
– Est-ce que tu sais qui vivait dans cette tour ? demandai-je, d’une voix que je découvris fébrile.
Je vis l’un de ses si fréquents sourires en coin s’afficher sur son visage, et je me sentis de nouveau saisie de cette si fréquente envie de le lui arracher.
– J’ai été prisonnier bien avant elle, me répondit-il, laconique.
– Mais tu sais qui c’est.
Il demeura silencieux un moment, j’ignore s’il ménageait simplement son effet, ou s’il cherchait à lire en moi quelque chose que je lui refusais de découvrir, le visage résolument fermé.
– Anthony m’en a touché deux mots, oui.
– Qui était-ce ? demandai-je aussitôt, lassée de ces détours.
– Quand je l’ai connue, elle n’était encore qu’une enfant. La dernière fois que j’ai vu Bertille, elle ne devait pas avoir plus de dix ans.
B. Bertille… Pourquoi ce nom me semblait-il familier ? Pour une fois, je remerciais Nathaniel de ne guère trop me faire attendre.
– La fille de ce cher Edgar. répondit-il, souriant de plus belle.
La fille d’Edgar… Oui… Je me rappelai le portrait que j’avais découvert au château, ce qu’Anthony m’en avait dit. Qu’elle était morte, qu’elle était tombée malade… Malade comme ceux qu’on enfermait sur l’île, somme toute. C’était un adjectif qui changeait de sens entre les mains du roi.
– Edgar aurait fait enfermer sa propre fille dans une tour ? demandai-je, non plus sceptique, simplement estomaquée, plus une seule bassesse ne me semblerait alors hors de portée du monarque, et j’en savais encore si peu sur lui.
– Cela te surprend ? demanda-t-il sans perdre son sourire. Bertille n’était pas sa fille. Il a laissé croire à tous qu’elle l’était bel et bien, mais quand son épouse est tombée enceinte, Edgar était très loin de Féerie.
Je fronçais les sourcils. Son discours n’aurait pu être plus obscur, à mes yeux. Outre le fait que je ne parvenais toujours pas à comprendre comment Nathaniel pouvait évoquer tant d’événements passés comme s’il avait eu la maturité nécessaire pour y assister, je ne savais trop que déduire de ses propos. Je préférais le laisser poursuivre sans mot dire.
– Il n’était pas encore roi, à l’époque. Il espérait seulement le devenir. Quand sa première épouse est tombée enceinte d’un autre c’est sa réputation qui risquait d’être compromise… déjà à l’époque, il ne l’aurait pas toléré. Il a donc tout mis en place pour que chacun croie que Bertille était effectivement son enfant. Dans les faits, il ne l’a jamais considérée comme telle. Sa femme est morte en couche en lui donnant naissance. C’est une chose qu’il ne lui a jamais pardonné, encore moins que l’adultère de sa femme. Le reste, je n’y ai pas assisté.
– Tu ne peux déjà pas avoir assisté à ça, répliquai-je, amère, doutant fort de pouvoir avoir confiance en ses propos, même s’ils commençaient à justifier ce que j’avais entrevu dans ce carnet. Il ne pouvait pas avoir assisté à ça. Il était à peine plus âgé que moi. Pourquoi finir par l’enfermer, s’il avait décidé de l’élever comme sa propre fille ?
– Je te l’ai dit, je n’ai qu’entendu cette partie de l’histoire. Son sourire ne quittait pas ses lèvres. Apparemment, elle était tombée enceinte, hors mariage, d’un homme sans situation. À cette époque, Edgar était roi, remarié, son fils était né, il ne pouvait pas accepter qu’un bâtard, né d’une fille bâtarde qui plus est, vole la vedette à Gabriel. Alors il a inventé à sa fille une maladie imaginaire, et l’a isolée dans cette tour.
– Pourquoi cette tour ? Pourquoi pas la prison de l’île ?
– J’imagine qu’il lui a fait un traitement de faveur. En souvenir de sa mère.
Je sentais mon cœur battre la chamade à mesure que cette conversation progressait. Pour cause, j’en craignais la conclusion.
– Et l’enfant ? La fille de Bertille, qu’est-elle devenue ?
Je vis le sourire de Nathaniel s’élargir.
– Tu connais déjà la réponse à cette question, non ?
Les battements de mon cœur s’arrêtèrent net.
Cet enfant à qui on avait donné le nom de Victoria. Ma sœur.
Victoria n’était pas ma sœur.

Je faisais au mieux pour garder contenance, faisais le tri dans mes pensées, à la recherche d’une explication cohérente, mais plus j’en découvrais, plus je me sentais perdue, et ce sur quoi j’avais fondé toutes mes convictions s’effondrait. Les questions étaient nombreuses encore, mais aucune n’eut le temps de s’échapper de mes lèvres.

Nous approchions de l’île des soupirs. Et elle ne ressemblait plus à rien de ce que j’en avais connu. Un brasier. L’épaisseur des flammes qui dévoraient son château-prison m’envahit d’angoisse. Mon regard ne se détachait pas de ce spectacle tandis que Nathaniel m’adressait ces mots, désagréablement serein.

– Nous sommes en retard.



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Dernière édition par Gwendall Odien le Sam 27 Fév - 12:46, édité 1 fois
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Message#Sujet: Re: Les ailes arrachés   Sam 27 Fév - 12:28

J'adore j'adore j'adore j'adore j'adore
C'est quand même agréable de découvrir ce qu'on ne savait pas

Evidemment, j'ai hâte à la suite

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