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 Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]

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Féeriens
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Message#Sujet: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 10 Nov - 21:49

C'est parti pour la troisième et dernière partie 🐝 🐝 🐝

Les Ailes Arrachées
Partie 3 - ... Et une fois il sera



Prologue




Six ans… Six ans que la couronne du royaume de Féerie orne fièrement ma tête. Par moments, j’ai le sentiment que des siècles se sont écoulés, comme si je portais sur mon dos le poids d’âges antérieurs à ma propre vie… Puis, en d’autres occasions, tout me paraît avoir été hier. Cette odeur de sang, de poudre et de neige, le regard fixe de Gabriel, posé sur un ciel inconnu… Ce n’est que lorsque je retrouve Daphné que le temps semble reprendre ses droits, me rappeler l’exactitude de son écoulement… Elle n’a plus rien de l’enfant muette que j’avais vue pour la première fois dans sa sombre cellule de l’île des soupirs. C’est une jeune femme, à présent, et si son regard naturellement volontaire se voile par instants de souvenirs douloureux, de ces démons qui ne la quitteront jamais, elle semble capable de porter à bout de bras le monde dans son entier. Je l’admire, je n’ai jamais su faire preuve de tant de force de caractère. Mais je n’ai jamais non plus vécu ce qu’elle a vécu.

– Tu as mis longtemps à revenir, prétend-t-elle de se plaindre quand, se dégageant de son étreinte, elle me regarde de haut en bas.
Même après tout ce temps, je crois qu’elle peine à me reconnaître, et je la comprends. Attifé de mes plus beaux atours, je me sens toujours inconfortable dans ma tenue royale. Je n’ai pas voulu de ce rôle, il appartenait à Gabriel et à lui seul.
– Et toi, tu mets du temps à rentrer, je lui réponds alors simplement.
– Je ne retournerai pas là-bas.
– Je sais, dis-je simplement.
Et je le sais, en effet. Je lui ai proposé, en découvrant qu’elle était toujours en vie et sous la protection du sultanat du bout de l’océan, de me rejoindre à Féerie, je l’aurais adoptée, elle aurait vécu au château… Elle n’a pas voulu. J’ai eu peine à le comprendre, d’autant qu’elle n’a jamais voulu m’expliquer de quelle manière elle avait survécu. Je sais seulement qu’elle a une dette envers Minati, et je crois qu’elle considère ne pas s’en être encore acquittée. Je la comprends, mais je le déplore. Par égoïsme, bien sûr, puisque je me sens seul de mon côté de l’océan. Sans Gabriel. Sans Nathaniel. Sans Eleonore. Sans Edgar, même. Et sans Daphnée, bien sûr.
Le regard de Daphnée a changé. Comme si j’avais pensé trop fort. C’est peut-être le cas. Elle observe beaucoup, elle a passé la majeure partie de sa vie à regarder, silencieusement. Aussi ne serais-je pas surpris qu’elle sache mieux que quiconque cerner ce qui échappe aux autres, ou ce qu’ils voudraient garder pour eux. La question qu’elle me pose alors ne doit que me le confirmer.
– Tu m’en veux ?
Je hoche la tête de gauche à droite. Non, bien sûr que je ne lui en veux pas. C’est à moi que j’en veux, et pour bien d’autres raisons. Elle me répond par un fin sourire.
– Pourquoi tu ne viendrais pas, toi ? ajoute-t-elle alors d’un ton qui tolère à peine que je remette sa suggestion en question.
– Et qui gouvernerait Féerie, alors ?
Daphnée haussa les épaules.
– Quelqu’un d’autre.
Elle-même sait que c’est impossible.
– Tu as voulu fuir ce que tu as vécu là-bas en restant ici, moi j’essaye d’oublier ce que j’ai vécu ici en restant là-bas.
C’est malheureusement trop vrai. Daphnée m’observe un instant sans rien dire, puis finalement, articule deux mots qui en exigent des milliers d’autres.
-Raconte-moi.




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Féeriens
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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 10 Nov - 21:50


Chapitre I : Le retour du roi


« Anne, soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? »





Une épaisse couche de brume recouvrait l'océan d'un halo grisâtre. dans cette densité brumeuse se perdait le moindre écho de voix, la moindre lumière stellaire. La nuit avait rarement été aussi calme, et il fallut attendre l'appel de sa soeur pour que la jeune fille cesse de se perdre dans sa contemplation silencieuse.
-Anne, soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? s'exclamait-elle depuis la chambre voisine.
La concernée poussa un soupir las.
-Ne me le fais plus répéter, je te l'ai déjà dit, je ne vois que le ciel qui...
Elle n'acheva pas sa phrase. L'épaisse couche de brume s'était teintée de jaune, des dizaines de spectres orangés agitaient soudain la surface de l'eau.
-Quoi ? Le ciel qui quoi ?
Alarmée par ce silence, la jeune fille de la chambre voisine s'était précipitée auprès de sa soeur, et instinctivement, avait suivi son regard. Des bateaux, leurs bateaux s'avançaient tranquillement vers la plage.
-Ils sont revenus !



– Il est rentré !
La voix de Nathaniel, débordante d’un enthousiasme que je trouvais totalement inapproprié à l’heure matinale, résonna à mon oreille et me tira de mon sommeil si brutalement que je l’accueillis dans un sursaut. Hébété, je rajustais maladroitement ma chemise tout en me redressant sur mon lit pour porter un regard plus attentif à mon interlocuteur. Nathaniel, le bras croisés, dans l’encadrement de la porte, arborait l’un de ces sourires fiers et conquérants que je ne lui connaissais que trop bien. Même alors, il souriait toujours. Mais ses sourires n’étaient pas les mêmes, ils étaient le reflet de son flegme, de sa jeunesse incandescente, de la nonchalance qu’il assumait toujours avec une malice certaine. Edgar se tenait juste à côté de lui, manifestement impatient, même s’il faisait preuve comme toujours de plus de réserve.
– Il est quelle heure ? bredouillai-je d’une voix roque encore alourdie de sommeil.
– On s’en moque, argua-t-il en s’approchant de moi, me tirant par le bras sans ménagement. Il est rentré, je te dis.
Forcé et contraint, je m’extirpai de mon lit dans un bâillement que je ne pris pas la peine de masquer.
– Qui ça ?
Nathaniel poussa un soupir exaspéré, très nettement exagéré. Il était un comédien constant. Par instants, son jeu était suffisamment subtil pour que les esprits les plus aiguisés s’y méprennent. Mais là, il ne prenait pas vraiment la peine d’être convaincant, en réalité. Il me narguait, tout simplement, parce que je n’avais pas l’esprit clair, je n’avais jamais l’esprit clair au petit matin. Pourtant, j’aurais immédiatement dû comprendre.
– Dorian, évidemment. La flotte a amarré il y a une heure.
A l’évocation de ce nom, je me sentis pleinement réveillé. J’attendais son retour depuis des semaines. Au fond, je me haïssais de ne pas être le premier au courant. Le sourire de Nathaniel s’élargit. Il ne me connaissait que trop bien, il savait forcément quelles pensées m’animaient à la perspective de le revoir.
– Allez, habille-toi, et en vitesse, on t’attend dehors.

Fébrile, le cœur battant, aussi bien réveillé à présent que si j’avais quitté mon lit depuis des heures, je m’habillais très rapidement. Il ne me fallut que quelques secondes pour rejoindre Edgar et Nathaniel hors de ma chambre. Secondes que ces derniers trouvèrent suffisantes pour s’engager dans une conversation animée qu’ils interrompirent brutalement aussitôt que je dépassais la porte. C’était une chose qui arrivait très souvent. Il n’était pas rare que j’intervienne involontairement au cours de l’une de leurs mystérieuses conversations, dont ils semblaient ne pas me trouver digne, puisqu’ils ne les partageaient jamais avec moi, souvent, pour cette raison, je me sentais exclu, mais je me taisais, n’en disais jamais rien. Je m’estimais chanceux d’être leur ami, j’acceptais de ne pouvoir jamais éprouver la même complicité qu’eux. J’attendais aussi pour cela avec impatience le retour de Dorian, pour rétablir l’équilibre de notre quatuor, dissonant quand l’un de ses membres venait à manquer. Et je devais le constater d’autant plus sévèrement dans les temps à venir. Nous nous adressâmes un simple signe de la tête, et nous sommes dirigé de concert jusqu’aux appartements du roi… pour être accueillis par le regard sévère et électrique qui n’avait de commun avec les yeux de mon ami que le bleu profond.


– Le roi se repose, dit-elle d’un ton froid au possible.
– Bonsoir à vous aussi, Rose, répondit Nathaniel, tout sourire, arborant sur lui comme une tenue sur mesure l’immense insolence qu’il avait toujours adressé à cette femme.
La mère du roi veillait sur son fils comme une sorcière sur ses chaudrons. Ne lui manquait que les ongles crochus et la silhouette décharnée pour parfaire l’illusion. Si elle savait faire preuve d’une certaine indulgence à mon adresse et à celle d’Edgar, elle vouait à Nathaniel un mépris qu’elle ne dissimulait guère. Et pour cause, Nathaniel n’était le fils de personne. Enfant trouvé, il avait été adopté par la camériste de Rose à ses cinq ans. Rose l’avait tolérée, par respect pour sa mère adoptive, depuis sa mort, elle ne demandait qu’à le voir quitter le château et la terrible influence qu’il avait sur sa progéniture. Mais cette fameuse progéniture, alors, était monté sur le trône, et si elle soufflait encore à l’oreille du roi si fort que ses décisions portaient sa voix, elle ne pouvait lutter contre l’amitié que Dorian lui portait, qu’il nous portait à tous.
– Laissez, mère, fit la voix de Dorian derrière la porte qu’il ouvrit à la volée.
Un sourire lumineux et sûrement idiot éclaira mon visage quand je l’aperçus dans l’embrasure. Il était toujours le même, quoiqu’un peu amaigri, et les yeux cernés de fatigue. Une masse de chevelure brune sur un visage d’ange aux yeux océan. Lui aussi souriait. Ignorant le regard courroucé de sa mère, il ouvrit plus grand la porte.
– Allez, entrez, sourit-il en évitant d’adresser un regard de plus à sa génitrice. Au fond, il s’en voulait sans doute. Dorian adorait sincèrement sa mère. Il voulait seulement ignorer le choix qu’elle n’avait de cesse que de lui imposer.
Il referma la porte derrière eux et nous prit dans ses bras avec chaleur. Mon cœur cessa de battre quelques secondes quand je sentis son souffle contre mon cou, même si cela ne dura qu’un fragment d’instant.

– Alors comme ça, on est trop fatigué ? le railla gentiment Nathaniel en lui donnant un léger coup de coude.
– C’est bon, j’aimerais t’y voir, toi, répliqua Dorian, dont l’enthousiasme de retrouver ses meilleurs amis était au-delà de flagrant.
– Moi aussi, j’aimerais m’y voir, répliqua Nathaniel, et j’ignorais combien il le pensait alors. Pauvre roi que tu es.
– Alors, comment c’était ? l’interrompit Edgar, qui daignait enfin prendre la parole. Un peu comme toi, il l’économisait beaucoup, mais pas pour les bonnes raisons.
Le visage de Dorian s’illumina nettement, de toute évidence, il avait impatiemment attendu que la question lui soit posée.
– Aucun mot ne suffirait à le décrire, j’en ai peur. Des immenses plages de sable fin, un soleil brûlant qui manque de vous arracher la chair en plein jour, des mosaïques grandioses, des palais somptueux. Des hommes à la peau dorée, des femmes… Il laissa sa phrase en suspens, nous laissant le soin de tout imaginer. De trop imaginer, dans mon cas. Mais ils ont tant à apprendre, encore…
– Que comptes-tu faire, alors ? demanda Edgar d’une voix avide.
– Ce qu’il y a de plus évident à faire, affirma-t-il en souriant. Y établir des colonies. Plusieurs de mes hommes sont restés sur place, d’autres embarcations seront prêtes à partir d’ici une semaine.
– Tu comptes repartir avec eux ? me surpris-je à demander alors, question que je regrettai d’avoir posé aussitôt qu’elle s’échappa de mes lèvres, car sa réponse fut à la fois attendue et terriblement déplaisante.
– J’aimerais tant… Mais pas tout de suite, en tout cas. Il faut bien quelqu’un pour gérer ce fichu royaume, pas vrai ?
– Si tu veux que je prenne la relève…, sembla plaisanter Nathaniel.
– N’abuse pas, toi, répliqua Dorian. Il poussa un soupir de contentement. Vous m’avez beaucoup trop manqué, les gars.
– Encore heureux, rétorqua le futur prisonnier.
Dorian nous parla plus longuement du royaume du bout de l’océan, mes yeux brillaient d’enthousiasme à chaque mot qu’il prononçait, et je m’abreuvais de ce tableau idyllique.

J’y croyais. Je croyais à tout. En ces descriptions flamboyantes, en ces retrouvailles…
Bientôt, pourtant, je ne croirais plus en rien.




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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 10 Nov - 22:22

J'adoooooooooooooooore tellement tellement tellement

Je suis tellement contente de les retrouver tous, de te lire de nouveau, ça m'avait trop manqué !!!!!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 10 Nov - 22:42

Je suis contente Razz

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 1 Déc - 21:21


Chapitre II : L'enfant sacrifié


« À l’ouïr sanglotter et les nuits et les jours, on jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes amours comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire. »

Charles Perrault, Peau d'âne.



Deux années s’étaient écoulées depuis que le roi avait mis pour la première fois les pieds de l’autre côté de l’océan. Dès lors, il devait s’y rendre beaucoup trop régulièrement. Nous voyions notre roi, mais surtout notre ami, de moins en moins. Souvent, il emmenait Edgar, notre aîné, avec lui. Quant à Nathaniel et moi, nous ne pouvions qu’espérer rejoindre ces plages de sable fin qui nourrissaient notre imaginaire de mille images idylliques. Dorian nous promettait parfois de nous emmener avec lui. Mais cela n’arrivait pas. Nathaniel était trop jeune, et moi, j’avais mes propres responsabilités, au château. Aussi, nous rongions notre frein, prétendions ne pas sentir l’harmonie de notre groupe se déliter un peu plus à chaque jour qui passait. Nous mîmes longtemps à articuler cette pensée, mais je crois bien que nous appréhendions tous deux que ce royaume ne nous les retire pour de bon. Dorian, tout roi qu’il était, ne pouvait se permettre de s’absenter trop longtemps, mais à chaque retour, il me semblait un peu plus absent, et quand bien même je le sentais toujours heureux de nous revoir, une part de lui paraissait être demeurée là-bas. Quant à Edgar… c’était à peine s’il semblait se rappeler que Féerie était sa patrie. Que faisait-il sur ces terres colonisées ? Même à Nathaniel, je crois qu’il n’en avait rien dit… Sa frustration était en tout cas évidente.

Edgar n’avait pas jugé nécessaire, d’ailleurs, d’être présent à la naissance de sa fille… Aussi ne fut-il pas présent non plus à la mort de son épouse. Le hasard voulut qu’il rentre seulement à temps pour son enterrement. Quand on mena Esther au caveau familial, le ciel était d’un bleu éblouissant, comme Féerie n’en avait pas connu depuis plusieurs longues semaines. Le soleil nous narguait, et Edgar en particulier, lui refusant de dissimuler ses larmes sous un masque de pluie. Edgar avait aimé son épouse, profondément, et même si l’annonce de sa grossesse avait détruit jusqu’aux fondements de leur complicité, sa souffrance, ce jour-là, avait été on ne peut plus sincère. Et nous eûmes tous le sentiment de perdre alors un membre de notre famille. A distance, tremblant d’émotion, je voyais Nathaniel poser sur l’épaule d’Edgar une main compatissante tandis que Dorian adressait à Esther l’hommage le plus vibrant qu’il ait su composer dans le peu de temps qui lui avait été accordé pour le créer. Edgar n’avait pas voulu prononcer le moindre mot, une ultime punition adressée à la femme adultère qu’il ne savait que prétendre haïr, sans que quiconque s’y laisse véritablement prendre, y compris lui… Les cris de Bertille interrompirent son discours. Des cris stridents, insupportables, déchirants.. Elle ressentait sans doute l’ambiant climat de douleur et de deuil qui épaississait l’atmosphère. Nous adressions à l’enfant un regard tolérant. Seuls deux yeux sévères la fusillaient, fermement décidés à interrompre sa crise de larmes.

-Faites-la taire.

Sa voix, déterminée et cinglante, était sans appel. Nous échangeâmes tous un regard circonspect… Mais Edgar reprit la parole, sans revenir sur les propos qu’il venait juste de prononcer.

-Faites-la taire, répéta-t-il fermement, je ne veux plus la voir.

L’assistance, atterrée, demeura un instant interdite, jusqu’à ce que Nathaniel abandonne la compagnie d’Edgar pour prendre Bertille des bras de sa nourrice. L’enfant continuait de hurler dans ses bras, à s’en arracher les poumons. Nathaniel s’éloigna jusqu’à ce que les cris se changent en murmures, et que plus rien ne se laisse entendre.

Edgar ne réclama pas sa fille, il ne chercha pas à la voir ni à la prendre dans ses bras. Ni ce jour, ni les suivants. Si Esther ne l’avait pas nommé sur son lit de mort, Bertille serait certainement restée une petite anonyme… Et c’est tout ce que je lui aurais souhaité.

– Tu sais, fit Nathaniel à l’adresse de la petite qui l’observait depuis ses grands yeux ronds. Moi aussi, je suis un enfant de rien. Et je suis heureux.
Je le voyais s’exprimer avec toute la candeur de l’adolescence, je ne devinais pas ce qu’il y avait de plus sérieux et profond dans les propos qu’il adressait alors à ce bambin d’une petitesse ridicule, dont le corps frêle se perdait au creux de ses manches. Edgar avait conduit la petite dans ses appartements le temps de la calmer. Ses larmes avaient cessé de couler. Elle babillait maladroitement, à présent, ses petites mains agrippant tout ce qui pouvait passer à portée de ses doigts d’enfant. Je les avais rejoints peu de temps plus tard, une fois la cérémonie terminée.
– Tu devrais peut-être la rendre à son père, hésitais-je d’une voix peu convaincue.
Il ne daigna pas répondre. Il savait pertinemment que l’un comme l’autre, nous considérions que c’était une mauvaise idée.
– Tu lui as parlé ? demanda-t-il, à la place.
Je fis non d’un signe de la tête. J’ai bien envisagé de le rattraper, quand tout fut terminé, mais je n’avais jamais su trouver les mots pour m’adresser à Edgar. Et à un Edgar désespéré et en colère encore moins. Le seul qui était sans doute capable d’avoir son attention et de lui faire entendre raison en ces circonstances était certainement Nathaniel, mais de toute évidence, il n’avait aucune envie de lui parler.

– Il va y retourner, dit-il alors.
Cette remarque venue de nulle part suscita ma curiosité. Je ne compris pas immédiatement ce qu’il voulait dire ni où il voulait exactement en venir.
– C’est normal, observai-je alors simplement, dans un haussement d’épaules.
– S’il part, il ne reviendra pas, précisa Nathaniel d’un ton sombre, que je lui connaissais rarement. Il n’avait pas attendu la prison pour être enjoué, pour constamment sourire, pour faire mine de se moquer de tout.
– Pourquoi tu…
– Esther n’est plus là, il n’a aucune raison de revenir, dit-il alors.
Je l’avais rarement vu si négatif, je l’avais rarement senti à ce point blessé, et c’était assez déstabilisant que de le voir ainsi.
– Il ne revenait pas juste pour…
Nathaniel m’interrompit d’un geste.
– Bien sûr que si…
Il soupira. Je n’ai jamais su totalement déterminer ce qui attachait Nathaniel et Edgar, eux qui étaient ceux que le plus d’années différenciaient, mais je pense qu’à cette époque, Nathaniel l’admirait, l’avait érigé en modèle. Etre arraché à lui ne devait pas être différent à ses yeux que d’être arraché à un repère fort et important. Presque familial, sans doute, Nathaniel pouvait bien affirmer n’être l’enfant de personne, il était sans aucun doute le frère de quelqu’un.
– Parle-lui…
Nathaniel détourna son regard de moi pour les poser sur Bertille.
– Ça ne changera rien. Il marqua une légère pause avant de daigner me regarder une nouvelle fois. Et toi, tu comptes parler à Dorian ?
Je me sentis rougir malgré moi. Cette fois, j’aurais apprécié qu’il détourne le regard une nouvelle fois, car l’insistance avec laquelle il me toisait à présent me mettait singulièrement mal à l’aise, à plus forte raison que je savais pertinemment qu’il avait raison, je ne devais pas me taire. Nathaniel répliqua par un sourire.
-– Je pense qu’il a rencontré une femme, là-bas, ajouta-t-il sans que je m’y attende.
– Tu crois ?
Ma voix me trahissait sans doute trop, mais en même temps, il y a bien longtemps que Nathaniel m’avait percé à jour.
– C’est évident, affirma-t-il alors. Il poussa un léger soupir. Bientôt, il n’y aura plus que nous deux.
Bertille s’agita entre ses bras.
– Enfin, nous trois…





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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 1 Déc - 21:40

J'adoooore troooop
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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 1 Déc - 21:48

Ouuuuuuuuuuf

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 12 Jan - 21:56


Chapitre III : Le prix de l'absence






Il s’était avéré, finalement, que Nathaniel n’avait que partiellement raison. Ce qui en soi n’avait rien de très rare, au passage. Nathaniel avait bien souvent tort, mais il n’avait pas son pareil pour vous faire croire le contraire, et je m’y laissais facilement prendre. Je m’y suis toujours laissé prendre. En l’occurrence, oui, il avait eu tort, le décès de son épouse n’avait pas éloigné Edgar de Féerie, bien au contraire, il se rendait de moins en moins de l’autre côté de l’océan, et passait le plus clair de son temps au château. Ce qui n’était malheureusement pas le cas de Dorian qui lui, pour sa part, voyageait autant qu’il le pouvait. En cette période, je me mis bien vite à éprouver un vif sentiment de solitude, qui me poursuivit avec insistance sur des mois… des années, même… En l’absence de Dorian, notre quatuor ressemblait bien plus à un duo, celui que formaient Nathaniel et Edgar, et où je peinais à trouver ma place… ne serait-ce que parce que j’étais bien incapable de les comprendre. Entre eux, la situation était devenue explosive, intenable. Et je refusais de prendre parti… par lâcheté plus qu’autre chose.

Tantôt je les voyais comploter entre eux, fidèles à leurs anciennes habitudes, tantôt, ils se disputaient plus violemment que je ne l’imaginais possible entre deux personnes qui pourtant, je le savais, s’accordaient tant d’estime. Leur sujet de discorde était toujours le même : Bertille. Nathaniel l’avait prise sous son aile, l’avait pour le moins volée à sa nourrice. Je crois qu’il s’identifiait à elle, par le rejet que sa propre famille lui avait autrefois adressé. Inconséquent, il s’y prenait souvent maladroitement, mais la petite l’adorait, et plus elle grandissait, plus cet attachement se confirmait. Et Edgar, sans accepter quoi qu’il en soit d’accorder plus d’importance à la chair de sa chair, ne tolérait pas cela. Mais Nathaniel n’avait jamais été rebuté par ce qu’on ne tolère pas. Tout au contraire, même… Les hauts et les bas se succédaient, et j’en étais le témoin impuissant, qui quelque part aurait voulu jouer son rôle. Mais dès l’instant où l’on me prenait à parti, je me dérobais. J’étais je dois le dire responsable de ma mise à l’écart, mais je ne le vivais pas mieux pour autant.

Et quand Dorian daignait revenir au château, je ne me sentais pas plus à mon aise. Car oui, Nathaniel avait eu tort, mais pas sur toute la ligne. Dorian avait bien rencontré une femme, et de toute évidence, il était tombé fou amoureux d’elle. Il n’avait plus que ce nom aux lèvres. Latika. Je haïssais ce nom, je le haïssais plus que tout au monde. Je voulais arracher ce nom de ses lèvres, arracher son visage de ses pensées, sa présence de son cœur, de toutes les manières possibles. Je ne savais d’elle que ce que Dorian daignait m’en apprendre (et il ne parlait définitivement que trop d’elle), mais cela me suffisait à la détester… parce qu’elle était parfaite. Parce qu’il me vendait d’elle l’image même de la perfection, et que ça me rendait positivement malade. J’enviais tout de cette femme sublime, brillante, dangereuse, intelligente. De cette femme qui prenait grand soin de le rejeter sans que pour autant son cœur cesse de s’obstiner. Pour la peine, nos relations s’étaient détériorées, malgré moi. A chaque occasion qu’il m’était donné de le voir, je me jurais de taire ma rancœur et de profiter de sa présence, de sa compagnie. Je n’y arrivais pas. Et lui ne comprenait rien, bien sûr, comment le pourrait-il…

De cette période, je ne sais qu’avoir un souvenir nostalgique et attendri, pourtant, de me rappeler ces moments, je dois reconnaître qu’ils n’étaient que relativement heureux, en définitive. Même, ils ne l’étaient pas du tout. Dans cette période, les tensions n’étaient que trop nombreuses, entre nous tous. Mais pas seulement… Les rumeurs allaient bon train, et les protestations également. En ce temps, le peuple était autorisé à se plaindre, le peuple était autorisé se révolter… et la crainte de cette révolte rendait la Couronne disons plus attentive. En l’occurrence, la Couronne s’incarnait bien davantage en la personne de Rose qu’en celle de Dorian, et les voyages constants de ce grand absent soulevaient de nombreuses questions et de nombreux griefs de la part des Féeriens. Comment cet homme osait-il seulement prétendre les gouverner s’il se souciait si peu de son peuple, de ses terres ? On sentait sourdre un cri de révolte que Rose mieux que personne saurait contenir. Elle semblait bien être la seule au passage à s’en soucier. Quand Nathaniel et Edgar évoquaient ces mêmes rumeurs, ils m’apparaissaient… enthousiastes. Je devinais pourquoi, bien sûr, mais refusais de l’accepter. Le déni n’a rien d’une force, je le savais bien, même alors, mais il me permettait de mieux supporter, alors autant dire que j’en abusais.

Bertille venait de fêter ses quatre ans quand la nouvelle nous fut annoncée… Non, pas réellement annoncée, je doute fort que le mot convienne, ni qu’il sache retranscrire combien fut décisif ce moment, combien il me troubla et me fit mal. Dorian était de retour depuis plusieurs jours, mais c’était le premier moment qu’il acceptait de nous accorder… et le premier moment où nous nous voyions tous les trois depuis un bon moment, devrais-je constater. Le premier… et l’un des derniers, également.

– J’ai parlé avec ma mère, nous apprit Dorian sans aucune autre forme d’introduction, d’une voix si dépitée et hésitante que nous ne pouvions que savoir que la suite nous déplairait à tous.
– Si ta mère était capable de se taire…, plaisanta Nathaniel d’un ton nonchalant.
Dorian lui adressa un regard sévère que trahissait tout de même un léger sourire en coin. C’était l’un des grands soucis qu’il nous posait à tous. Il était presque impossible de lui en vouloir et de le blâmer.
– C’est important, lui apprit-il pour s’épargner de nouvelles réflexions hors de propos.
A ces simples mots, je ne savais m’empêcher d’envisager le pire, et pire encore que pire. Est-ce qu’il était arrivé quelque chose ? Fallait-il craindre pour l’avenir ? Oui et oui.
– Elle a raison, je me suis égaré, je pouvais bien me chercher des excuses, mais il est évident que j… Dorian prit une grande inspiration. Dire ce qu’il avait à dire, se décharger de ces informations, nécessitait manifestement de sa part une volonté et une force de persuasion envers lui-même infinies. Je ne dois plus retourner là-bas… Enfin, plus autant, en tout cas. Ma place est ici.
Je sentais que le simple fait de prononcer ces mots lui arrachait le cœur, et j’avais quelque scrupule à m’en réjouir à ce point, seulement, je n’y pouvais rien. Un grand sourire menaçait de décorer mes lèvres à tout instant, et je regrettais de ne pas avoir, comme Nathaniel, l’excuse de sourire sans arrêt pour dissiper mon enthousiasme. Heureusement, ce dernier osa traduire en mots ce que je ne savais exprimer de moi-même, ne voulais pas exprimer de moi-même, plutôt.
– Eh bien… Au moins, nous t’aurons plus souvent avec nous, observa-t-il en déposant une tape amicale sur l’épaule du jeune homme. C’est que tu finissais par nous manquer, tu sais.
Un reproche déguisé mais sincère, je le sentais, pourtant, le regard en biais qu’il adressait à Edgar tout en prononçant ces mots trahissait comme une certaine déception. Il ne s’agissait en définitive que d’une de ces dualités dont il avait trop bien le secret. J’espérais que ses propos décrocheraient au moins l’ombre d’un sourire à Dorian. Ce ne fut pas le cas. A la place, je le vis grimacer. Mon estomac se tordit un peu plus.

– Non, justement… Et je sentais combien ces mots étaient douloureux pour lui. Je me dois de rester ici. Mais vous… Je vous demande de vous installer là-bas.




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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 12 Jan - 22:55

Dans l'originalité comme d'habitude, mais je suis tellement fan, j'adore trooooop !!!

T'es tellement la meilleure

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 12 Jan - 23:00

C'est faux, je le suis pas du tout ! Mais merci

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 9 Fév - 21:38


Chapitre IV : Une rose dans le désert







– Pourquoi tu ne m’emmènes pas ? répétait inlassablement Bertille de sa petite voix fluette, une petite moue triste sur le visage.

Elle s’était glissée dans ses bagages, allongée sur une pile de linge en désordre. Nathaniel ne répondait pas, à la place, il examinait la pièce de fond en comble, pour ne rien omettre d’emporter, même si le nombre d’affaires lui appartenant se limitait en réalité à peau de chagrin. Nous partions pour longtemps. Et pour longtemps à ses yeux devait signifier toujours. Bertille devait le sentir, elle aussi, et elle se montrait d’une insistance diabolique. Un moment, Nathaniel prétendit seulement ne pas l’entendre, mais les suppliques déchirantes de la petite fille pouvaient arracher même les cœurs de pierre. Il lui adressa un sourire, la tendresse sincère qui s’y découvrait, je crois que je ne l’ai vu qu’une fois, que cette fois.

– Qui va prendre ma place si je ne suis pas là, hein ?
Cette fois, ce fut à mon tour d’afficher un sourire en coin. Ce qu’il y avait d’innocence en lui, il la lui a confiée, ce jour-là… à tort, elle serait fauchée de la pire manière possible.
– Je sais pas, je m’en fiche, répliqua la petite qui, du haut de ses quatre ans, avait acquis un redoutable sens de la repartie. Nathaniel se pencha vers elle, posa ses mains sur ses petites épaules.
– Crois-moi, Dorian va avoir besoin de toi, il va s’ennuyer, sans nous. Tu ne veux pas qu’il s’ennuie quand même.
Un silence en guise de réponse. La moue toujours boudeuse.
– Je te rapporterai quelque chose, de là-bas, ajouta-t-il comme si de rien n’était.
Les yeux de Bertille s’illuminèrent légèrement.
– Tout ce que je veux ?
– Tout ce que tu veux.

Bertille quitta la chambre l’esprit un peu plus léger, mais nous anticipions l’un comme l’autre son retour, à un moment ou à un autre. Il faudrait considérer nos bagages à deux fois si nous voulions nous épargner la surprise de sa présence… que Nathaniel se serait imposée sans mal, je pense. S’il n’y avait Edgar.
– Où est-ce que je vais trouver une rose en plein désert, moi ? s’amusa Nathaniel.
Et je sentais bien qu’il s’imposait à lui-même un véritable défi.
– Tu n’auras peut-être pas l’occasion de la lui donner, constatai-je, assez défaitiste, mais à juste titre, pensais-je.
Nathaniel haussa les épaules. Cette perspective, de toute évidence, ne l’enchantait vraiment pas non plus.
– Qu’est-ce qu’il t’a dit ? demandai-je après un moment de silence, incapable de faire autrement.
Un sourire manifeste aux lèvres, Nathaniel joua les innocents comme il savait malheureusement si bien le faire.
– Qui ça ?
Je répliquai par un soupir, il me fit le plaisir de ne pas insister.
– Il m’a demandé d’aller voir sa Latika.
Je dus blanchir.
– Tu comprends pourquoi je ne voulais pas t’en parler.
– Tu parles, c’était uniquement pour me narguer, répliquai-je, parvenant à retrouver un semblant de contenance.
– Elle fera partie de notre comité d’accueil.
– Je t’en prie, je manquais de bonnes nouvelles, soupirai-je.
Et comme toujours, ou comme trop souvent en tout cas, un sourire sibyllin fit office de réponse. Le silence l’accompagne. Nos affaires sont prêtes, l’échéance fut proche. Les adieux me parurent terriblement expéditifs, mais quoi qu’il en soit, et quel qu’ait pu être le temps que nous y aurions consacré, je ne les aurais jamais trouvés assez longs. Au fond, mieux valait qu’ils ne durent pas davantage, ces adieux, où je n’aurais su comment partir.

Alors que notre embarcation s’éloignait de la plage, je sentais un nœud épouvantable me retourner l’estomac. Je n’avais connu que cet horizon, c’est ma vie que j’abandonnais derrière moi, avec le sentiment tenace mais infondé de ne jamais la retrouver. En tout cas, plus jamais en l’état. D’un revers de manche, j’essuyais maladroitement les larmes que je n’avais su contenir. On m’arrachait une partie du cœur. Ces blessures-là ne guérissent jamais… Je n’ai jamais voulu qu’elles guérissent, d’ailleurs. Nous courrions à l’incertitude, et je crois bien qu’aucun de nous ne s’en réjouissait vraiment. Le voyage, pour moi, aurait pu être solitaire. Une fois n’est pas coutume, Edgar et Nathaniel passèrent le plus clair de leur temps ensemble, à rire sous cape ou à hausser le ton, à se taire quand j’approchais ou à tout simplement m’intégrer sans le faire vraiment à la conversation. Nous étions dix à prendre le large. Je reconnais avoir oublié le nom de la plupart de l’équipage, parmi eux, je fis la connaissance d’Emma, épouse involontaire d’un autre colon imposé par la reine mère. Lettrée et intelligente, elle endosserait le rôle d’enseignante, de l’autre côté. Un rôle qu’elle s’est imposé. Pour avoir un rôle quoi qu’il en soit.

Ce fut elle qui, timidement, m’adressa son mouchoir en tissus quand elle me vit pleurer l’horizon. Elle ne parlait pas beaucoup, un peu comme moi, mais ce n’était pas par appréhension, seulement par pudeur. Je ne sus discerner du premier œil la ténacité, la volonté d’acier qui étaient déjà siennes. Elle n’était pas ici pour accompagner son mari, elle cherchait à fuir. Nous parlâmes beaucoup, de rien plus que de tout. Emma restait en surface des choses. De la pudeur, toujours, matinée de défiance, mais parler de rien, à vrai dire, me convenait assez. J’avais plaisir à ne pas être scruté comme Nathaniel le faisait toujours avec moi. Emma n’était pas transparente, moi non plus, mais elle m’en disait assez, et je faisais de même. Ensemble, nous en disions presque trop. Mais sa présence avait quoi qu’il en soit apaisé mon vague à l’âme. Le sien aussi, peut-être ? J’ignore si elle était déjà malheureuse, alors, mais je le suppose. Un visage fermé qui la faisait paraître plus âgé qu’elle ne l’était réellement dissipait la possibilité même d’en admettre davantage. Je ne cherchais pas à en savoir davantage.


– Ayanna.
Une jeune femme à la longue chevelure brune et bouclée, au yeux agate et à la peau dorée fut la première à se présenter à nous. Elle nous tendit la main l’un après l’autre, répéta la même phrase décorée d’un accent charmant.
– Je suis ton guide.
Notre guide. Au sourire timide.
Une vingtaine de curieux s’amassèrent autour de nous. Instinctivement, mon regard se tourna vers Edgar et Nathaniel. Le premier attendait. Le second n’était plus attentif à rien. Mon regard suivit curieusement le sien. Et alors je la vis. Et sans la connaître, je sus que c’était elle.

Latika.



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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 9 Fév - 22:23

J'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore j'adore !!!!!!

Nathaniel qui rencontre Latika, niaaaa
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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 9 Fév - 22:37

Je suis contente

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 16 Fév - 21:38


Chapitre V : Barbada






C’était sans doute la plus belle femme sur qui mon regard se soit jamais posé, et pourtant, jamais je n’ai prétendu m’estimer juge imparable en matière de beauté féminine. Il était presque impossible, à la regarder, de détourner les yeux d’elle si bien que cette beauté semblait quelque part irréelle. Une cascade noir chocolat, brillante comme le soleil de plomb qui nous assommait d’une chaleur nouvelle, longeait sa nuque pour venir se perdre dans une chute de reins impeccable. Sa peau avait la couleur du miel, ses yeux, deux billes noires au regard intense. Elle était magnifique. Je la détestais d’autant plus que me prenait maintenant l’envie incertaine de l’admirer, ou de devenir elle. Elle attirait à elle tous les regards, et le pire, je crois, était qu’elle ne s’en rendait pas compte. Seul Edgar paraissait passablement indifférent, seulement impatient de rejoindre ses nouveaux appartements et de s’isoler. J’éprouvais ce même désir, mais mes pieds restaient figés au sol de sable, aimantés à ce nouveau décor duquel j’avais tout à apprendre… puis à désapprendre. Les grains de sables doraient la plage comme autant de pépites lumineuses, que faisait scintiller un soleil que je n’avais jamais vu si grand ni si prompt à vous brûler la peau et la rétine. La chaleur n’était pas le pire à supporter, au moins m’y habituerais-je. Je ne pouvais guère en dire autant de tout le reste.

– Vous devez être Latika.
La voix de Nathaniel m’obligea à l’observer à nouveau, à constater à nouveau combien elle était belle et combien j’étais laid, moi et ma peau de lait, ma bedaine accentuée par une absence totale d’exercice et un début de calvitie que j’étais trop jeune pour assumer.
– Nous nous connaissons ? demanda-t-elle, hésitante.
Le ton était timide et la voix douce, la langue impeccable. Je ne pus m’empêcher de songer aux longues conversations qu’elle et Dorian avaient dû échanger, elle parlait un féérien impeccable, ce que la suite ne devait que me confirmer.
– Pas encore, mais ça ne saurait tarder.
Il y avait sur le visage de Nathaniel un sourire que je lui découvrais alors, et que je croirais perdu avant de l’entendre me parler d’Eleonore. La demoiselle feignit une naïveté à laquelle je ne saurais plus croire aujourd’hui.
– Je vous demande pardon… ?
– Je m’appelle Nathaniel, Dorian a dû vous parler de moi…
– Oh… Je crus voir son regard se voiler un instant quand elle entendit prononcer le nom du roi. Alors, je ne sus précisément ce qu’il fallait en penser. Oui, il m’a parlé de vous.
Elle le considéra longuement, elle semblait à la fois curieuse et inquiète, puis son regard se posa sur moi, resté là, à ses côtés… Elle m’observa curieusement, et ce ne fut qu’après quelques secondes de flottement que je songeais à me présenter à mon tour. Elle me sourit comme elle n’avait pas souri à Nathaniel. L’un comme l’autre nous aurions préféré l’inverse, je crois. Alors que je sentais Nathaniel tout prêt à ajouter autre chose, nous fûmes interrompus par la voix fluette et mal à l’aise d’Ayanna.
– Vous… suivez-moi ?
Nous nous exécutâmes sans discuter. Plusieurs longues minutes de marche nous attendaient avant de pouvoir rejoindre les logements qui nous avaient été alloués. En chemin, je prenais pour prétexte le brouhaha ambiant, douce et confortable cacophonie, pour ne prêter attention à personne, le regard brouillé par la sueur qui s’accumulait à grosse goutte sur mon visage à mesure que l’effort et la chaleur conjugués complexifiait le moindre mouvement. La gorge sèche et le sentiment de porter le triple de mon poids. Il faudrait que je m’y habitue. Ce ne serait pas le pire que j’aurais à endurer quoi qu’il en soit. Du coin de l’œil, je ne pouvais m’empêcher de surveiller Latika, qui discutait prudemment avec Nathaniel. Sa réserve contrastait avec l’assurance naturelle qu’affichait le futur fugitif, qui ne se laissait guère démonter par l’attitude peu engageante de la jeune femme, manifestement sur la réserve. Sa fragilité et son innocence étaient alors manifestes, elles contribuaient sans doute au charme qu’il était impossible de ne pas lui trouver. Et que par conséquent je voulais lui refuser sans savoir y être insensible. Sans que cela m’inspire pour autant quoi que ce soit de positif, bien au contraire.

Nous marchâmes ainsi plusieurs longues minutes durant, qui me semblèrent être des heures, jusqu’à atteindre la ville de Barbada… Aujourd’hui, il est vrai, cette ville retrouve de sa superbe, mais j’aimerais que tu puisses un jour la connaître telle que je l’ai connue. La beauté et la richesse s’exprimait sur la façade de chaque bâtiment. La ville était lumineuse, vivante, brillante, chatoyait de mille couleurs. Les mots me manquent pour la décrire et les souvenirs, malheureusement, s’effacent, et je ne saurais plus distinguer la part du rêve de la réalité. C’était beau, c’était grandiose. Et je compris dans l’instant, à la vue de ces architectures impressionnante, de cet art exprimé à chaque devanture de porte, que l’autre n’avait rien à apprendre de nous. Dorian le savait-il aussi ? Je pense qu’il savait la beauté, mais ne pouvait abandonner le doux prétexte que son meilleur ami caressait à présent du regard. Ayanna nous présenta les lieux du mieux qu’elle put, dans ce qu’elle avait acquis de langue féerienne. Je l’écoutai à peine, la vue dévorait l’ouïe, et la fatigue absorbait l’ensemble. Mais bientôt, nous fûmes conduits à nos appartements, un luxe pour intrus, mais une chambre bien que spacieuse que nous partagions à trois, cependant. Edgar, Nathaniel et moi, bien sûr. Dorian semblait avoir pensé à tout. Sauf à une chose, peut-être.

– Je suis amoureux, affirma Nathaniel en s’étalant de tout son long sur son lit, qu’il occuperait pour une durée indéterminée.
– Ne dis pas de bêtise, répliqua Edgar, mais un fin sourire aux lèvres, plus amusé qu’exaspéré par la situation.
– Quoi ? répliqua Nathaniel, répondant par un même sourire, je parlais de la ville.
Personne n’était dupe… Je fus saisi de l’envie de défendre les intérêts de Dorian, puis je m’abstins. Au fond, ce tour du sort m’arrangeait bien. Je ne m’en rendais pas encore compte à cet instant, mais c’est à cet instant, vraiment, que je me découvrais avec Edgar et Nathaniel. Et cette solidarité me coûterait cher.
– Elle est très belle, c’est vrai, je souffle sans forcément de raison, comme une volonté nouvelle de m’intégrer.
– Tu vois, même Anthony le dit.
– Tu parles toujours de la ville, pas vrai ? répliqua Edgar, amusé.
Loin de Féerie, loin de la ville et loin de la tombe de sa défunte épouse, il semblait… rasséréné. Et malgré la fatigue, en dépit de ce vertige étrange et vif que provoque l’inconnu, j’eus tout à coup le sentiment que tout se passerait bien.
– Bientôt, vous verrez, elle sera à moi.
– La ville ou Latika ?
– Parce qu’il faut choisir ?



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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 16 Fév - 22:18

Nathanieeeeel

Ca me fait tellement bizarre de voir Latika timide.
J'adoooooore tellement !!!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   Ven 16 Fév - 22:33

Ouuuuuuuuuf !!

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Message#Sujet: Re: Fiction - Les Ailes arrachées [Partie 3]   

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